Collection Andromède

 

© 2016 Éditions la Plume et le Parchemin

Illustration de couverture: Tiphs (http://www.tiphs-art.com)

 

ISBN numérique: 979-1093105-77-2

ISBN papier : 979-10-93105-35-2

Dépôt légal: novembre 2016

Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949

sur les publications destinées à la jeunesse.

 

ÉDITIONS LA PLUME ET LE PARCHEMIN

12 rue Léon Lepervanche

97424 Piton Saint-Leu, La Réunion

Email: laplumeetleparchemin@gmail.com

Site: www.laplumeetleparchemin.com

Distributeur: Hachette Livre

 

 

 

 

 

 

 

 

Agathe Roulot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Archer Maudit

 

 

Livre II

 

 

Les Reliques des Dieux et des Héros

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions la Plume et le Parchemin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partie 1

 

Les Cauchemars

 

Chapitre Premier

Affrontements nocturnes

 

 

Un bruit étrange, semblable à un râle, me tire de ma torpeur.

Je me lève et m’empare prestement de mon arc de cristal. Dans la pâleur émise par les deux lunes, il scintille, posé contre un rocher brunâtre. J’encoche une flèche et me mets en position, prête à m’en servir, en cas de besoin. Les minutes s’égrènent, paisibles. Aurais-je rêvé ? Je ferme les yeux et écoute les bruits nocturnes. Hormis le hurlement du vent, rien ne vient perturber la quiétude du plateau rocheux sur lequel je me suis installée pour la nuit.

Soulagée, je rouvre les paupières, range mon trait dans son carquois et vais me mettre à l’abri des violentes bourrasques qui entremêlent mes mèches noir et blanc.

Venir se réfugier dans l’ombre du Mont d’Andül ne faisait pas partie de mes plans, mais je ne voyage pas seule. C’est mon compagnon de route qui a insisté pour venir ici, où il espère dénicher de belles proies à se mettre sous les crocs.

Je dois avouer que me retrouver là, dans cet endroit exposé au danger autant qu’au climat, ne me plaît guère. Même si la distance qui me sépare d’Eëlenia, la capitale, est suffisamment faible pour que je sois tentée de rallier cette ville que je n’ai pas revue depuis deux ans, je n’aime pas ce lieu. Je ne m’y sens pas en sûreté.

Encore moins avec la virulence dont font preuve les Ombres des Morts, depuis quelques semaines. Étant donné les tensions qui agitent le monde en ce moment, même le plus petit écart de conduite de ma part pourrait s’avérer fatal. Si je ne respecte pas le devoir sacré que m’a confié le dieu Ingör, je risque de faire sombrer l’Erthalian dans d’insondables ténèbres. Je refuse de mettre la vie de mes proches en danger ; et pas uniquement à cause du sermon que j’encourrais si Ingör s’apercevait de mes erreurs.

Sur cette pensée, j’admets que mon projet d’escapade à Eëlenia est une bien mauvaise idée.

Je soupire. Ce n’est pas encore aujourd’hui que je reverrai le visage de mon mentor, Voronwë, un vieil elfe à la sagesse incomparable.

Parfois, je regrette d’avoir accepté de devenir l’Archer Maudit.

Jusqu’à ce que je me rappelle pourquoi j’ai accepté ce fardeau.

Je dois tenir bon, pour honorer la mémoire de mon père et pour protéger les elfes des Peuples des Ténèbres.

Je le ressens, au plus profond de moi, les armées de mes ennemis se renforcent. Chaque jour qui passe nous rapproche d’une guerre inévitable. J’aimerais tant connaître l’avenir, ou être informée sur ce qui va se passer.

Ou obtenir l’aide des dieux, dont celle d’Ingör. Mais, pour une obscure raison, il demeure muet à mes appels et à mes prières.

Je soulève mon poncho et observe mon bras droit, à moitié calciné, résultat d’un violent combat contre une Furie Nocturne. Les Furies, ces atrocités de la nature, sont sans doute les créatures les plus vicieuses des sept catégories d’Ombres. Elles sont très dangereuses parce qu’on ne les voit pas venir. Et même lorsqu’on les repère, il est trop tard : leurs boules de feu ne manquent jamais leur cible. Même un dragon est incapable de les éviter.

Je remets mon vêtement chaud en place et rabats la capuche sur ma tête. Je me blottis contre un rocher et ferme les yeux, bien décidée à profiter des dernières heures de la nuit pour rattraper mon manque de sommeil. Je me détends, diminue mes défenses mentales et dérive lentement vers les chemins mystérieux du pays des songes.

Un jet flamboyant et assourdissant me fait sursauter.

Un volcan.

Un immense volcan.

Je suis prise au piège en son cœur, entourée par des murs de lave. Je ne sais pas comment me sortir de ce mauvais pas. Je lâche le manche de mon arc qui me brûle la paume. Il tombe sur une couche noirâtre et luisante de traînées rouge sombre. Une petite explosion zèbre ce sol instable qui se morcelle en de nombreuses crevasses d’où jaillit une lave ardente. Mon arc glisse dans l’une d’elles, tombe dans le magma bouillant et fond littéralement sous mes yeux. Je ne peux que l’observer, impuissante. Mon cœur bat la chamade et menace de quitter ma poitrine. Je me plie en deux, tordue de douleur. La sueur glisse sur tout mon corps. Les mèches de mes cheveux sont tellement chaudes qu’elles risquent de prendre feu. Mes jambes tremblent ; je m’écroule sur ce sol ardent et jaune feu. Malgré l’atroce souffrance qui m’envahit, je refuse de crier. Je ne veux plus rester dans cette fournaise. Mes poumons réclament de l’air ; l’oxygène me brûle de l’intérieur.

Malgré toute ma volonté, des larmes perlent à mes yeux et s’évaporent aussitôt.

Un rire sinistre s’élève dans les airs et une voix prend la parole :

« Regardez-moi cette pauvre enfant…, ricane la voix. Elle est la guerrière la plus puissante et la plus redoutée de tous les temps et de tous les royaumes. Elle est l’Archer Maudit, dont le nom seul est censé terroriser ses ennemis… et elle pleure ! Pathétique ! Elle ne peut rien faire face au volcan ! Elle ne peut rien faire face à la Nature ! »

Un grand frisson m’agite : j’ai déjà entendu cette voix.

Mais où ? Et quand ?

« Elenwë ! appelle une autre voix, grave comme un grondement d’avalanche. 

— Tu es perdue, Erelda… Soumets-toi au Démon… », me répond la première voix, celle qui me fait frémir. 

Je tremble. Je n’ai pas la force de résister à cette voix qui s’insinue sournoisement en moi. Je n’ai jamais été confrontée à un tel pouvoir. Même Ingör ne dispose pas d’une aura aussi puissante que celle que je ressens en ce moment. Cette chose qui me parle, quelle qu’elle soit, possède des pouvoirs d’une force incomparable.

J’en suis terrifiée.

Tout Archer Maudit que je suis, je n’arriverai pas à contenir une telle puissance. Elle va finir par me broyer, par me corrompre… Je ne pourrai pas lutter…

Je ne pourrai pas…

— Elenwë !

J’ouvre les yeux, inspire un grand coup et redresse la tête.

Tombant nez à nez avec les dents acérées et l’œil vert d’un imposant dragon, je ne puis refouler un sursaut. Je me recroqueville dans un coin, tremblotante, avant de me souvenir qu’il s’agit seulement de Bregor, le puissant dragon aux écailles rutilantes, noires et rouges, qui m’accompagne dans mes voyages.

Fils du puissant Zardël et créé par Ingör lui-même, mon compagnon aérien possède des pouvoirs qui le rendent capable de lutter contre les Ombres des Morts. Sa venue auprès de moi pour me seconder a suivi la disparition de Volondil, mon aigle géant. Ce dernier a été aspiré dans un vortex aussi sombre que le néant et je ne l’ai plus jamais revu.

Je frissonne encore en repensant à cette triste nuit. Cette tempête qui faisait rage autour de nous, les cris de plus en plus désespérés de Volondil, qui luttait de toutes ses forces, et cette noirceur qui nous englobait.

Cela remonte à plusieurs mois, déjà, mais je n’ai rien oublié. J’évite seulement d’y penser, quand je le peux. Il m’arrive encore de verser des larmes amères en y songeant à nouveau. Mon aigle… était mon seul véritable ami.

Je soupçonne les Elfes Noirs d’avoir ouvert un portail vers le Mëlkaria Noria, le Lieu de Désespoir, un endroit obscur d’où proviennent les Ombres.

Oui, car ces démons du Nord sont à ma poursuite ; ils veulent s’emparer de l’Arc d’Ingör. L’une des cinq Reliques légendaires des Dieux et des Héros. Des artefacts magiques façonnés mille ans auparavant pour sauver les elfes d’un grand péril. Je n’en sais pas plus à leur sujet et je me dis qu’au fond, moins j’en saurai, mieux ce sera pour moi.

Pour l’heure, je réussis à contrecarrer les plans des Elfes Noirs. Adroite et puissante, je peux compter sur l’aide de mon dragon pour échapper à leurs griffes. Le mois dernier, ils ont envoyé trois de leurs Chevaucheurs de Dragons pour me capturer. Ils ont échoué, de peu. Et, s’ils se mettent à dresser les Ombres contre moi, je n’ose imaginer quelle ampleur prendraient mes problèmes. Peuvent-ils ordonner à ces esprits pervertis par le Mal que sont les Ombres de m’attaquer ? Moi qui pensais que les Ombres n’obéissaient à personne, peut-être que je me trompe. En attendant, je l’ignore et, pour cela, je préfère me méfier. Que j’aimerais que mon maître soit là !

Voilà la raison pour laquelle je choisis des endroits déserts, isolés, pour me reposer. Je n’ose plus retourner au Lac Oublié : la dernière fois que j’y suis allée, j’ai perdu un proche.

Mon père.

Elkantar Abbylan, l’ancien Archer Maudit.

Je l’ai tué.

Aujourd’hui encore, je me sens tellement coupable. Si seulement ma colère n’avait pas altéré mon jugement, en ce jour funeste…

Troublée, je me lève, m’approche du ravin et observe la surface calme et miroitante du lac d’Andül, des centaines de toises plus bas. Mon regard se perd à contempler ces eaux sombres et paisibles. Je ne prête plus aucune attention au vent froid qui me gèle les oreilles, apaisée par ce que je vois.

À mes côtés, Bregor m’observe de son gros œil vert clair, lumineux, à la pupille verticale comme celle d’un chat. Sa respiration produit un souffle rauque semblable à un grondement et, à chacun de ses mouvements, le sol tremble avec une incroyable fureur comme si un séisme se déclenchait. Ses pattes épaisses sont couvertes d’écailles noires, de forme ovale, qui rougissent sous son ventre, sous sa queue trapue et sous son long cou sinueux. Étrangement et contrairement à la consistance de tout son corps, les membranes de ses ailes sont si fines qu’elles en paraissent translucides, d’une belle couleur écarlate. Lorsque mon dragon les déploie, celles-ci mesurent une dizaine de toises, soit trois fois la taille de son corps.

— Tu fais encore des cauchemars, Petite Fée ?

Je déglutis. Il peut s’introduire aisément dans mon esprit – c’est de cette manière que nous communiquons en vol, pour éviter de divulguer nos plans à nos ennemis –, avec ou sans mon consentement. Cette question pertinente est le reflet de mes pensées actuelles. Ce qui me fait tout de même peur, mais j’avoue lui accorder une confiance aveugle. D’autant plus qu’il a encore raison. La sagesse d’un dragon a parfois du bon : je peux parler librement avec lui, je sais qu’il sera toujours bon conseiller.

Cela fait plusieurs nuits que je rêve de feu et de sang.

— Oui…, balbutié-je péniblement.

Le dragon reste silencieux.

— Je ne peux pas les bloquer ? demandé-je.

— Les bloquer ? répète-t-il. Ce serait une mauvaise chose, crois-moi. Les cauchemars sont des messagers de l’inconscient. Il ne faut surtout pas les bloquer, car, en réalité, ils tentent de te prévenir de quelque chose.

— Mais… c’est vraiment horrible ! protesté-je d’une voix aiguë.

— C’est un cauchemar. Tu t’attendais à quoi ?

— À moins effrayant…, bougonné-je.

Mon dragon émet un rire qui ébranle les pierres de la montagne. Pendant un instant, je redoute un éboulement. Inquiète, j’observe le sommet du mont, perdu dans la brume, et ses pentes escarpées, mais rien ne se produit. Bregor se calme et les roches alentour se stabilisent.

Songeuse, d’un ton sérieux, je relance la discussion :

— J’ai l’impression de connaître la voix qui me parle, dans ce songe… J’ai l’impression que je l’ai déjà entendue.

Bregor reste méditatif, ne sachant que répondre à cela. Il gratouille le sol de ses griffes, si robustes que la roche, pourtant si dure, se laboure comme de la terre meuble. Rapidement, des marques saillantes l’effritent. Le bruit grinçant que cela produit m’arrache une grimace.

Enfin, le dragon redresse la tête, plonge ses yeux dans les miens et brise le silence :

— Si tu veux te débarrasser de cette peur, apprends à la contrôler et, ainsi, tu pourras avoir une maîtrise sur tes cauchemars.

— Comment ? demandé-je, dubitative.

— Élabore d’autres scénarios pour ceux-ci. C’est tout ce que je peux te dire.

— Je ne comprends pas vraiment, murmuré-je. Comment peut-on parvenir à maîtriser un cauchemar ? On est endormi !

— Tu possèdes d’incroyables pouvoirs mentaux et tu me poses une question pareille ? rétorque le dragon, mi-amusé, mi-courroucé. C’est à toi d’y répondre.

— Tu ne m’aides pas beaucoup, saurien ! persiflé-je, moqueuse.

— Je suis doué pour le combat contre les Ombres, contre des ennemis réels. En revanche, contre les cauchemars, je suis impuissant. Surtout si ces songes ne sont pas les miens.

Je grogne, avant de lancer :

— Et toi, tu n’en fais jamais, des cauchemars ?

— Non. Nous incarnons la peur chez les prisonniers d’Ingör, qui nous surnomment, à juste titre, Gardiens de la Terreur. Nous ne pouvons pas nous permettre de la subir. Donc, nous nous interdisons de rêver.

Je rumine ses paroles pendant un moment, avant de me lever pour marcher, histoire de me dégourdir les jambes. Je me faufile le long du corps musculeux de Bregor ; même allongé, il reste plus grand que moi. Le point le plus haut de sa colonne vertébrale s’élève à une bonne toise. Et sa tête triangulaire fait la moitié de ma taille. Quant à ses crocs acérés… je vous laisse le soin d’en imaginer la grandeur ! Ils ont de quoi terrifier, croyez-moi, et d’autant plus dans les rangs ennemis.

Sauf qu’une belle dentition ne suffit pas à faire fuir les Ombres des Morts, bien déterminées à se repaître de leur mets favori : les âmes des elfes. Mon devoir consiste à les en empêcher. Cela fait deux ans que, chaque nuit, je traque et pourchasse les Ombres qui s’attaquent aux villes et aux elfes isolés. Je n’ai pas le choix : j’ai prêté serment à Ingör, notre dieu des morts et des Enfers. C’est aussi mon grand-père, mais c’est inutile de vouloir discuter avec lui : il ne reviendra pas sur notre pacte.

Je suis condamnée à être l’Archer Maudit jusqu’à ma mort.

Et comme le temps n’a pas d’emprise sur moi…

Je soupire, dépitée. Avec un tel fardeau sur les épaules, je comprends pourquoi l’ancien Archer, feu mon père, en a eu assez de ce devoir. Je comprends son soulagement au moment de son décès. Je m’en veux toujours autant de l’avoir tué avec l’une de mes flèches.

Si j’avais su, maugréé-je en serrant les dents.

Je me morigène pour ne pas verser de larmes. Ce n’est pas de la tristesse, que j’éprouve, mais de la culpabilité. D’intenses remords me broient en permanence, me torturent dès que je tente de me reposer et continuent de me hanter. C’est sûrement ça, la source de mes mauvais rêves. Le démon qui m’appelle le sent peut-être et en tire profit. Il joue avec moi, je le sais, et il ne manquera pas d’envoyer des Ombres des Morts pour m’affaiblir davantage.

Et cela, je ne peux pas me le permettre.

Je dois agir la première, quoi qu’il m’en coûte. Mais il faut que je sache comment. Il faut que je trouve un plan, avant de me lancer. J’observe mon dragon, en train de se lécher les griffes de ses pattes antérieures, et me dis que le meilleur moyen d’enquêter, c’est de le questionner. Un animal qui vit dans les Enfers aux côtés d’un dieu – ce même dieu qui a pour mission de juguler le pouvoir des Ombres qui viennent dans son royaume – représente une aubaine pour moi.

Je vais commencer par là.

— Bregor…, soufflé-je, existe-t-il un moyen de bloquer les Ombres dans leur monde ?

Il cesse de se nettoyer et me fixe, déplaçant sa grosse tête triangulaire vers moi.

— Que veux-tu dire ? me demande-t-il, suspicieux.

— Je voudrais les bloquer de façon définitive, les sceller. Pour qu’elles ne nuisent plus. Je veux qu’elles nous laissent en paix…

— Tu ne veux plus être l’Archer Maudit ? s’inquiète mon compagnon aérien.

— Je t’avoue que, même si ça ne fait que deux ans que je le suis, ça me paraît une éternité… Et mes amis me manquent… Je…

— Ne parle pas si fort de choses aussi sensibles. N’oublie pas que certaines Ombres sont enfermées dans tes flèches et qu’elles le sentent, dès que tu t’affaiblis mentalement. C’est cela qui a eu raison de ton père. Les Ombres se sont servies de sa faiblesse pour posséder son âme.

— Je sais… Je sais.

Bregor me toise de son œil vert, avant de reprendre la parole :

— Toutefois, si tu souhaites y mettre un terme, il existe une solution.

— Laquelle ?

— Ce sera dangereux. Très dangereux. Pour ne pas dire suicidaire.

— Parle !

— Non.

Je n’en reviens pas. Il sait quelque chose de crucial, qui pourrait m’aider, et refuse de le partager avec moi. Alors pourquoi m’en parle-t-il ? Pour me narguer ? Non, ce n’est pas son genre. Avant que je ne m’emporte, il s’empresse d’ajouter :

— Tu n’es pas prête pour t’aventurer vers des chemins aussi obscurs. Il te faut une parfaite maîtrise de toi-même et une détermination inébranlable. Or, tu ne possèdes ni l’une ni l’autre. Enfin…, pour le moment.

Je baisse la tête, déçue. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me dise cela. Je suis toutefois soulagée d’apprendre qu’il existe bien une solution pour stopper les Ombres des Morts. Définitivement ? Je l’ignore. Bregor est resté très silencieux sur le sujet. Je serai donc fixée une fois que je l’aurai fait. Si j’y parviens un jour.

Je m’approche à nouveau du bord du ravin et observe le ciel ténébreux.

Les deux lunes, Obia et Néria, se rapprochent peu à peu l’une de l’autre, inexorablement attirées. Il y a un mois encore, elles étaient davantage éloignées. Les elfes racontent toutes sortes de choses à propos du jour où les lunes seront alignées l’une devant l’autre. Et cela ne se produit que trois fois par millénaire, d’après les calculs de Voronwë.

Lorsque mon mentor m’a prise sous son aile, celui-ci était passionné d’astronomie. Il a réussi à prédire le jour du prochain alignement de ces deux astres. Pourtant, si je me souviens bien, ce n’était pas prévu pour une date aussi proche.

À vue de nez, je dirais – sans pour autant être une grande spécialiste sur le sujet – qu’elles seront alignées d’ici quelques semaines. Il me tarde de savoir ce qui se passera ce jour-là. Les anciens prétendent que ce sera le début d’une guerre, car l’union des deux lunes annonce la venue d’une comète rouge vers notre monde. Une comète qui s’écrasera sur un lieu marqué par le destin. Un lieu qui pourrait être le théâtre de sombres événements.

Dont la guerre qui se dessine à l’horizon.

Les Elfes Noirs, nos ennemis du Nord, nous ont bien fait savoir qu’ils nous attaqueraient dès que leur chef, l’Ultime Souverain, serait choisi par les dieux. Il faut aussi que les glaces daignent laisser passer leurs vaisseaux de guerre. L’hiver va bientôt s’installer pour de longs mois ; aussi, je pense qu’ils n’attaqueront pas avant le printemps prochain. Ce qui nous laisse suffisamment de temps pour nous préparer.

Je dis « nous », mais, en tant qu’Archer Maudit, je ne dois pas prendre parti pour l’un ou l’autre des peuples. Je dois détruire les âmes déchues, les Ombres des Morts. Tel est mon unique devoir. Je n’ai pas le droit de m’immiscer dans une guerre qui oppose les elfes du Sud aux elfes du Nord, même si je sais que je serais incapable de voir mes amis se faire tuer sans intervenir.

Tant pis pour les conséquences ; je détiens des pouvoirs craints par les dieux eux-mêmes. Je dois m’en servir pour aider les gens auxquels j’ai prêté allégeance : à Astaldo, monté sur le trône aux côtés de Lalwendë, la fille de la reine régente, Varda, et de feu le roi Cuthalion.

En songeant aux monarques, je retiens une larme amère. Cela fait deux ans qu’ils gouvernent Eëlenia. Leur mère, Varda, veille encore sur eux, ainsi que le Conseil des Anciens dans lequel se trouve Voronwë. Mais se souviennent-ils qu’une guerre les menace ? Astaldo prépare-t-il la défense de son royaume ? A-t-il conscience du danger qui est à ses portes ? Je crains que non.

Quand il accéda au pouvoir, les affaires économiques avaient été ses premières préoccupations. Le royaume devait des centaines de pièces d’or à la puissante cité état d’Ileraë et les liens commerciaux avec l’Empire d’Arran devaient être renforcés.

Aldwin, le garde du corps humain de la reine Lalwendë, avait d’ailleurs été renvoyé chez lui pour servir de médiateur. Je ne l’ai pas revu, depuis. Je ne sais même pas s’il est encore en vie. La dernière fois que nous nous sommes parlé, il m’avait brièvement parlé des tensions politiques qui sévissaient dans son pays, entre les différents seigneurs, et il m’avait confié qu’il risquerait sa vie s’il y retournait.

De même pour Scipion : je n’en ai pas la moindre nouvelle. Même pas un souffle. Rien. J’ai l’impression de l’avoir perdu pour de bon.

Mon ami Changelin, rencontré au cours de mon périple vers le Lac Oublié, était devenu mon Protecteur. Et plus que cela, d’ailleurs. Je me souviens de notre premier baiser, échangé dans la forêt, alors que je m’apprêtais à partir pour la capitale afin de la protéger des Elfes Noirs. Je me souviens de la sensation que cela m’avait procurée. Un moment inoubliable. Parfait.

J’ignorais qu’en devenant l’Archer Maudit je serais obligée de renoncer à tant de choses. Et je n’ose pas m’attirer les foudres d’Ingör en utilisant mes pouvoirs à d’autres fins que mon devoir. Je n’ai donc aucun moyen de savoir si mes amis vont bien.

Un vent glacial se lève subitement et me fait frissonner. Je relève la tête au moment où je ressens une aura noire naître dans le ciel.

— Bregor, soufflé-je vers mon dragon.

Il s’est déjà replié sur lui-même, les muscles des pattes avant tendus, paré pour bondir, la gueule dressée vers les étoiles. Il gronde, mais, hormis cela, il reste parfaitement immobile. Il toise la voûte céleste, prêt à se battre contre les éventuels démons qui oseraient venir nous chercher querelle.

Je vais de ce pas récupérer l’Arc Sacré d’Ingör, monte sur le dos de mon compagnon ailé et encoche une Flèche Noire. Nous attendons, à l’affût du moindre changement d’ambiance, de la moindre émanation de magie maléfique.

« Là-haut », me signale Bregor, en communiquant par la pensée.

Je dresse le menton et lève les yeux pour observer l’endroit qu’il m’a désigné. Je vois apparaître un nuage de fumée noire et opaque, loin au-dessus de la montagne. Mon estomac se noue : une Ombre des Morts est en formation. Elle est en train de passer dans notre monde. Elle est encore vulnérable, il faut l’attaquer maintenant.

« Allons-y ! décidé-je.

— Tu es sûre ? hésite Bregor. Quelque chose me gêne, Elenwë. Cette Ombre, elle… 

— Allons-y » ! répété-je sèchement.

Bregor claque des dents, furieux que je ne daigne pas l’écouter. Il déploie pourtant ses ailes immenses et prend son essor. D’un seul puissant battement, il se soulève de plusieurs toises et glisse dans un courant chaud ascendant qui l’emporte vers le nuage noir qui grossit, grossit, grossit devant nous, tel un gros orage. Plus nous gagnons de l’altitude, plus le vent est violent et froid. Je grimace, serre les lèvres pour protéger mes dents du froid et me vois obligée d’abaisser mon arc pour me maintenir des deux mains à la selle de mon dragon. Lui aussi a du mal à voler ; il se tend, rugit et grogne contre la bise glaciale qui paralyse ses muscles, même s’il a l’habitude de ces basses températures.

« Il faut que je m’éloigne : cette nuée ténébreuse est dangereuse ! C’est la première fois que je vois une chose pareille ! Méfions-nous !

— D’accord », dis-je.  

Il plaque ses ailes contre son corps puissant et sort de ce courant ascendant. Mais l’instant d’après, il se fait aspirer par une autre bourrasque, violente et descendante. Il perd l’équilibre et tombe. Je m’agrippe du mieux que je peux, mais je sens mon arc me glisser des mains. Horreur ! Je me suis juré de ne jamais le laisser choir. Sans réfléchir, j’ôte mes pieds des sangles de la selle et plonge dans le vide.

Les rafales d’air froid manquent de me faire perdre connaissance, mais je tiens bon et me concentre sur mon objectif : récupérer mon arc. Hélas, les courants m’entraînent dans tous les sens et, bientôt, je ne parviens plus à contrôler mon propre corps. Je serre les dents, tentant tant bien que mal de me maîtriser. La température négative due à l’altitude et la force de la bise glaciale m’en empêchent. Lentement, je sens mon esprit dériver vers l’inconscience. Mes forces me quittent, mes muscles deviennent mous et mon âme elle-même perd de sa vigueur.

Je m’égare dans l’obscurité avant même de heurter la surface du lac.

Mal joué…, Erelda, susurre une voix froide et inhumaine.

Je vois un volcan, du feu et une immense cité noire. Devant les hauts remparts s’agite une grande armée : cavaliers, fantassins et archers se bousculent, sous les ordres de leurs généraux qui, eux, chevauchent de puissants dragons aux écailles sombres et luisantes.

« Elenwë ! » rugit une voix grave dans mon esprit.

J’ouvre les yeux et m’éveille en sursaut.

Mon regard accroche le firmament scintillant. La voûte céleste est piquetée d’étoiles brillantes, ce qui me fascine puis m’apaise.

J’entends le doux clapotis des vagues qui me lèchent les pieds, ainsi que le grondement sourd de Bregor, dont le corps écailleux est collé au mien. Sa longue queue s’est enroulée autour de mes jambes et l’une de ses ailes m’offre chaleur et réconfort. Je frissonne, cependant ; le froid du vent me paralyse encore.

« Tu as fait une sacrée chute, Petite Fée », commente Bregor en se léchant les griffes.

Je m’étonne de l’entendre me parler par la pensée. Lorsque j’essaie d’élever la voix, je comprends que celle-ci est cassée. Sans doute à cause du froid.

« Suis-je tombée dans le lac ? demandé-je en regardant ma veste mouillée et en sentant mes cheveux lourds et humides.

— Oui. Je t’ai ensuite rattrapée, emmenée ici et j’ai même retrouvé ton arc. » 

En effet, l’Arc d’Ingör repose sur la berge à nos côtés ; sa lueur cristalline brille et fait écho à la pâleur diaphane de la lune.

« Tu ne devrais pas l’égarer. Notre maître serait furieux…

— Je sais… », dis-je mollement.

Je me redresse, pousse un soupir et vais le récupérer. Je le prends dans mes deux mains, le contemple longuement sans dire un mot, sans plus penser à rien.

C’est la première fois que l’une de mes missions se solde par un échec. Je n’ai jamais perdu, jamais. Je n’ai jamais laissé échapper une proie, jamais. Les Ombres me craignent, moi, l’Archer Maudit, la Fille d’Ombre et de Lumière.

Si je perds, pourrai-je encore leur inspirer de la peur ? Ils sont les prédateurs de la Nuit, des monstres issus des Ténèbres. Des monstres que je dois éliminer. Ils sont mes ennemis.

Si je perds…, que se passera-t-il pour les Peuples du Jour ?

Une ombre passe sur mon visage. Je me mets à trembler, furieuse contre moi-même.

Je sens un souffle chaud sur ma peau.

« Calme-toi, Petite Fée. 

— Mais je suis l’Archer Maudit… J’ai promis à Ingör de faire mon devoir. 

— Ingör s’attendait à ce que tu perdes, tôt ou tard. Il savait que tu ne serais pas éternellement invincible. Même ton père n’était pas tout-puissant… Vous êtes des elfes, pas des dieux. » 

Il arque le cou et observe les étoiles avant d’ajouter, à haute voix, cette fois-ci :

— Même les dragons ne sont pas invincibles…

Je redresse le menton et l’examine. Je serre ma main autour de l’arc et enfourche adroitement Bregor, qui tourne sa tête triangulaire vers moi, amusé.

— Tu es partante pour une nouvelle chasse, Petite Fée ? 

Je retrouve enfin ma voix et lui réponds, d’un ton coassant :

— Oui. Dis-moi où cette Ombre est partie. 

Vers le Nord. 

— Alors, allons-y. Ne perdons pas de temps. 

— C’était il y a plus d’une heure, me fait remarquer Bregor.

— Et depuis quand une Ombre des Morts est-elle plus véloce qu’un dragon ? lui rétorqué-je, sur un air de défi.

Il glousse mentalement, approuve mes dires et prend solidement appui sur le sol boueux, sur ses pattes puissantes. 

— Tu as raison, mon amie : nul n’est plus prompt qu’un dragon ! 

Soufflant de la fumée noire par ses larges nasaux, il se dresse fièrement sur ses pattes postérieures, relève le cou et ouvre sa gueule pour pousser un rugissement qui ébranle la terre tout entière. Il déploie ses ailes membraneuses, se ramasse sur lui-même et prend son envol d’un puissant battement, se dirigeant vers le Nord.

 

Chapitre Deux

Les voiles noires

 

 

Un vent glacial siffle à mes oreilles, ébouriffe mes cheveux et me gèle les bras, solidement ancrés autour des pics du dos de Bregor. Le dragon noir fend les cieux à vive allure, ne battant des ailes que pour se maintenir à haute altitude. Nous survolons la chaîne de l’Arkensia et certains de ses sommets, dont le Mont Härall et le Pic de Varög, qui culminent à plus de trois mille toises.

Cela ne fait que quelques heures que nous faisons route vers le Nord et nous avons déjà dépassé l’immense forêt du Verlengaë, ainsi que la Forêt Noire, sa partie septentrionale qui délimite les contreforts Sud des monts. Encore quelques heures et nous serons en vue des plaines du Nord, puis, par-delà ces étendues, nous atteindrons finalement la rive de l’océan glacial arctique.

Mais ni Bregor ni moi-même n’espérons aller plus au Nord. Même si nous ne sommes qu’à la fin de l’automne, je trouve les températures anormalement basses. Je ne m’explique pas le fait qu’il fasse plus froid ici que vers le Mont d’Andül, mais je le constate : je ne parviens pas à avoir chaud, malgré mon épais poncho de laine. Je grelotte et dois faire de grands efforts pour ne pas lâcher mon arc, étroitement serré dans la paume de ma main glacée.

J’apprécie les voyages à dos de dragon, en été. Qu’ils sont rafraîchissants ! Mais, maintenant que l’hiver vient, je ne me sens guère rassurée.

« Les Monts d’Arkensia », me prévient Bregor en me les désignant d’un mouvement de tête.

Je me penche légèrement et vois, loin en dessous de moi, d’énormes morceaux de roches grises saupoudrées de neige. D’épais cumulus jouent avec les monts, leur donnant une apparence noble et majestueuse. En plissant les yeux, je distingue des crevasses, des vallées étroites imbriquées entre deux sommets, des petits lacs, des canyons, des torrents tantôt fougueux, tantôt complètement gelés et immobiles en apparence.

Çà et là, des trous dans la masse nuageuse me laissent voir plus de détails de ces profondes vallées : forêts de pins et de sapins enneigés donnant l’impression d’être givrés, tas de roches anthracite, falaises abruptes et cascades de toutes tailles qui vrombissent au loin, telles d’énormes créatures séculaires.

Pendant un instant, je me demande si nous apercevrons le Lac Oublié. Mon dragon, qui a lu cette pensée dans mon esprit, me dit que nous volons trop à l’ouest de la Vallée Oubliée. Il ajoute ensuite que nous avons survolé le Lac Noir, quelques heures plus tôt. Si je me remémore les cartes du Nord, ce lac est situé à la pointe occidentale des Monts, au cœur de l’épais manteau forestier du Verlengaë.

Soudain, une masse énorme, sombre et menaçante s’échappe des nuages cotonneux et se dresse devant nous. Bregor ne la voit qu’au dernier moment. Il doit faire un écart, ce qui manque de me désarçonner. Il bascule rapidement sur le côté, les deux ailes à la verticale, pour passer sans encombre entre les deux pics couleur d’ébène qui forment un col étroit dans la montagne. Je me replie sur moi-même pour me faire la plus petite possible quand Bregor se met à nouveau sur la tranche pour esquiver les aspérités qui pointent vers le ciel leurs griffes de pierres noires.

Soudain, il rugit de douleur : du coin de l’œil, je vois qu’un morceau de roche acérée a entaillé son dos écailleux.

Je sépare mon esprit du sien pour ne pas m’infliger sa souffrance. Il se cogne encore contre une paroi avant de battre des ailes, de se remettre à l’horizontale et de reprendre de l’altitude, nous sortant enfin de cette brume opaque et laiteuse.

Je tourne la tête sur ma droite et constate que nous venons de passer le majestueux Mont Härall, un véritable piège pour toute créature aérienne. Ses sept pics culminent à plus de six mille toises et le corps de Bregor offre une surface assez large pour être percuté, ou blessé mortellement. De plus, avec le brouillard qui se répand continuellement à cette hauteur, on ne voit la masse rocheuse que quelques secondes avant l’impact.

Quelle idée de traquer des Ombres des Morts dans un lieu pareil ! Elles ont un grand avantage sur nous, ces immondices venues des Ténèbres, en cet endroit noir. D’un commun accord, Bregor et moi décidons de prendre de l’altitude et de foncer droit vers le Nord.

Passé le Mont Härall et ses pics menaçants, une immense plaine s’étale sous nos yeux, des centaines de toises plus bas. J’en profite non pas pour observer le paysage, somme toute assez morne, mais pour tenter de repérer l’Ombre que nous traquons désespérément depuis plusieurs heures.

Mes yeux scrutent le ciel avec insistance ; j’étends mon pouvoir mental tout autour de nous et le plus loin possible. Hormis quelques rapaces qui planent majestueusement dans l’immensité aérienne, je ne vois rien. Je décide donc d’opter pour un autre plan.

Je sais, cependant, que c’est risqué et que je vais devoir trouver de solides arguments pour convaincre mon ami ailé.

« Peut-on voler jusqu’au détroit de Jadhia ? Le prince, pardon, le roi Astaldo le faisait surveiller, il y a deux ans. Il craignait le retour des Elfes Noirs.

— N’oublie jamais qui tu sers. Ingör, pas Astaldo. Tu as prêté serment. 

— Je sais, mais je veux aller voir. S’il te plaît. »

Bregor grogne :

« Nous devrons traverser toutes les Plaines du Nord, d’ouest en est, tu le sais, ça, Petite Fée ? 

— Oui.

— Même à dos de dragon, tu n’arriveras pas au détroit avant deux jours. Je ne volerai plus aussi vite que je ne viens de le faire. Je suis épuisé et cette blessure que je me suis faite a beau être bénigne, je sens qu’elle me vide de mes forces. »

Je me mords la lèvre. S’il lui arrive quelque chose, j’en serai entièrement responsable. Ingör m’a confié ce dragon et m’a ordonné de toujours veiller sur lui. Là, je sais que je n’ai pas d’autre choix. Après mûre réflexion, j’estime que cette mission est primordiale et ne peut en aucun cas être annulée. Je suis navrée pour mon dragon, mais je refuse d’abandonner cette mission sans découvrir ce que les Ombres trament.

« J’insiste, Bregor. » 

Il demeure de longs instants silencieux, sans doute pour peser le pour et le contre, avant de finir par accéder à ma requête :

« Soit. »

Sur ce, il vire vers la droite et fonce plein Est.

À cette allure, je pense parvenir au détroit à la fin de la nuit prochaine. Il me tarde d’en découdre avec cette Ombre et de découvrir pourquoi elle a réussi à nous mettre en échec. Je sens le complot à plein nez, je sens que quelque chose d’énorme et de pernicieux se trame derrière ce simple incident. J’en jurerais. Mais, par pitié, ô dieux, dites-moi que j’ai tort. Dites-moi que tout ceci n’est qu’une fabulation de mon esprit trop imaginatif. Je hume l’air froid de la nuit, priant pour que cette température anormalement basse ne soit pas annonciatrice de grands chamboulements.

Hélas, moins d’une heure après notre départ, Bregor ralentit. Je le vois trembler et je le sens s’affaiblir. Il m’envoie un message mental pour m’informer de son état et perd de l’altitude. Il se glisse dans un courant descendant pour ne pas s’épuiser davantage et se laisse porter par le vent. Il se pose finalement sur les berges d’une large rivière qui, d’après ma carte, se trouve être le fleuve Malor.

Sur le front Sud s’érigent les Monts d’Arkensia qui nous toisent de leur majesté et au Nord s’étendent les infinies plaines septentrionales. Au loin, une haute montagne se détache de ce paysage plat ; selon mes souvenirs, ce doit être le Mont Solitaire, unique sommet à avoir poussé là, comme par magie, au milieu des plaines.

Je descends du dos du dragon en prenant appui sur l’une de ses pattes avant et je vais examiner sa plaie. Située à l’arrière de son échine, près de la colonne vertébrale, la blessure laisse échapper un mince filet de sang qui ruisselle sur sa patte arrière.

— Navré, Petite Fée, s’excuse le dragon. Je suis incapable de poursuivre. Il me faut du repos. Il faudra passer la nuit ici.

— Je ne t’en veux pas, Bregor. Ce n’est pas évident de voler dans ces montagnes, encore moins avec cette brume. De plus, tu es blessé. Seul un aigle pourrait…

Je cesse de parler ; le souvenir de Volondil, mon ancien compagnon aérien, perdu lors de ma toute première mission pour Ingör, me hante encore. Le dieu a refusé de me rendre mon ami et, pour se faire pardonner, a fait sortir un dragon noir des Enfers. Bregor était l’un des gardiens de la prison infernale avant de me rencontrer. Il connaît donc bien les Ombres des Morts et son aide m’est très précieuse. Aucune Ombre ne nous a échappé, en deux ans de collaboration.

Aucune.

Jusqu’à cette dernière, qui a bien failli me tuer.

Je sors une fiole de mon sac et applique un peu de potion sur la plaie de Bregor qui s’allonge ensuite et me remercie en soufflant un jet de fumée noire par les narines. Il s’installe sur le sol et ferme ses paupières écailleuses.

J’attends que mon dragon s’endorme pour m’approcher du fleuve, m’agenouiller, dégainer mon poignard, le tremper dans l’eau et, après avoir pris une profonde inspiration, m’entailler la paume de la main gauche. Je grimace de douleur et vois un ruisseau de sang couler le long de la lame, avant de finir sa course dans le Malor.

Je ne me coupe pas la main par pur plaisir. En effet, pour moi, souffrir rime avec mourir et la simple vue d’une épée me glace d’effroi. Hélas, il se trouve que le culte d’Ingör est quelque peu sanguinaire. C’est la principale raison qui a poussé dame Elbereth, l’actuelle suzeraine de Naywë, à interdire toute dévotion envers ce dieu au sein de sa cité. Je le déplore, puisque je suis à son service, mais je la comprends.

Je regarde les gouttes de mon sang qui forment une rivière vermeille et ferme les yeux. Je laisse mon esprit errer, flotter au-dessus des vertes prairies et je murmure :

— Ô, Seigneur des Morts, Ingör, je t’implore. Puisses-tu éclairer ma voie. Tu m’as octroyé les pouvoirs de l’Archer Maudit. Tu m’as donné ta relique divine pour que je puisse accomplir ma mission, mais, ce soir, une Ombre m’a échappé. Quelles seront les conséquences de cette défaite ? Éclaire-moi, tout-puissant Ingör, je t’en prie.

Je reste un instant silencieuse, avant d’ajouter :

— Aide-moi, grand-père…

Cette dernière phrase est plus personnelle. Je détiens du sang divin dans les veines, même si cela ne fait pas de moi une demi-déesse pour autant. C’est ma force, mais également ma faiblesse. Mon manque de confiance en moi en est la principale cause. Les autres elfes ne se sont que trop souvent gaussés de moi, par le passé, pour que je devienne infaillible et imperturbable.

Je comprends la réticence de Bregor quant à vouloir m’exposer son projet secret pour terrasser les Ombres définitivement : il sait que je ne suis pas encore à la hauteur.

Je ferme les yeux et soupire, ne pouvant oublier toutes les moqueries subies durant mon enfance. Avant que je ne m’en rende compte, une larme perle au coin de mon œil et roule sur ma joue avant de finir sur mes habits de cuir. Je l’essuie rapidement, pensant que je dois être bien pitoyable aux yeux des dieux, s’ils daignent m’observer depuis leur demeure céleste.

Je contemple la rivière de sang qui se répand dans l’eau du fleuve avant de disparaître dans les ondulations aux formes burlesques.

Rien ne se passe.

Ingör ne me répond pas.

Ingör ne me répond jamais, de toute façon. Alors, à quoi bon quérir son aide s’il reste sourd à mes appels ?

Je dresse finalement le menton vers le ciel et m’exclame, rageuse :

— C’est toi qui m’as donné tes pouvoirs ! La moindre des choses serait de m’aider quand je t’en fais la demande !

Ma voix résonne pendant quelques instants, puis la plaine redevient silencieuse. Les échos de mes cris se perdent dans les montagnes, sans aucune réaction de la part de l’interpellé.

Le sol tremble soudain sous mes jambes ; je tourne la tête, pleine d’espoir.

Ce n’est que Bregor qui se lève et se dirige vers moi. Je perds mon sourire en le voyant arquer son long cou vers le fleuve et avaler une quantité insondable d’eau. Il s’assoit ensuite à mes côtés et observe avec moi le firmament et cette longue traînée d’étoiles qui brillent de mille feux dans le ciel ténébreux.

Je me lasse rapidement de ce spectacle et replie mes genoux contre mon buste. Je fixe ma paume ensanglantée d’un œil noir et repense à Ingör. Ce silence de sa part est vraiment frustrant. Le fait-il exprès, après m’avoir vue perdre contre une Ombre ? Veut-il que je fasse mes preuves ? Je serre le poing, laissant couler d’autres gouttes de sang. Bien malgré moi, je retiens un cri de rage.

— Calme-toi, Elenwë, murmure Bregor. Ce n’est pas bon d’être autant en colère. Cela ne te conduira que vers les ténèbres. Alors, je t’en conjure, apaise ton âme avant que l’ombre ne puisse en avoir raison. Je comprends que tu sois agacée d’avoir échoué et que tu espères une réaction du Seigneur Ingör, mais tâche de prendre sur toi et de te détendre.

Sa voix grave me fait revenir à la réalité. Je relâche la pression sur mes muscles et soupire.

— Toi qui étais à son service, commencé-je d’un ton éteint, comment se comportait-il à cette époque ?

— Le Seigneur Ingör ?

— Oui.

Il demeure muet quelques minutes, rassemblant ses souvenirs et réveillant sa mémoire.

— C’est un dieu très occupé. Nous, ses neuf dragons des Enfers, devions nous estimer heureux de le voir venir à nous une fois par an. Malgré cela, je ne crois pas me tromper en affirmant que c’est quelqu’un d’admirable et de noble. Ne le juge pas trop vite. Il ne t’a pas abandonnée, si c’est cela qui te tracasse tant, Petite Fée.

— Justement, je finis par me le demander…, soupiré-je.

Bregor me donne un coup d’aile qui me fait tomber au sol. Je redresse la tête, furieuse, et constate qu’il en rit. Cela m’apaise aussi. Il a raison : je ne devrais pas douter d’Ingör. C’est un dieu. C’est également mon grand-père. Il reviendra tôt ou tard vers moi. C’est sûr.

Je frotte ma main sur mon pantalon et me redresse. Je retourne au campement pour prendre une potion qui soigne les coupures. Je fouille dans ma sacoche, en extirpe une petite fiole contenant un liquide bleu. J’en ôte le petit bouchon de liège et verse un peu de produit magique sur mon estafilade, qui guérit aussitôt. La peau redevient pâle et lisse, comme auparavant.

Satisfaite, je souris et range le flacon. Ce cadeau des dieux m’a souvent sauvé la mise, ces deux dernières années. Il ne m’en reste plus beaucoup. Je sais que je pourrai m’en procurer une autre fiole à Eëlenia. Seulement, je n’ai pas le temps de me rendre là-bas, pour l’instant. Si les Ombres attaquent ailleurs, je dois pouvoir y aller rapidement.

Protéger les elfes, tel est mon devoir.

« Elenwë ! »

La voix inquiète de Bregor me tire de mes pensées.

Je saisis l’arc d’Ingör et vais rejoindre mon ami. Crispé, le dragon toise le ciel avec férocité. Je lève les yeux et lâche un cri de terreur.

Des Ombres ! J’en vois des centaines ! Non, des milliers !

Oui, des milliers d’Ombres des Morts flottent dans les airs, ondulant avec une grâce singulière, loin au-dessus de nous, et glissent vers le Nord-est, vers la mer. Elles sont présentes sous leur forme immatérielle, de simples halos de fumée noire, mais je ressens à leurs auras qu’il y en a d’extrêmement puissantes, dans le groupe. Des seigneurs parmi les Ombres ? Je comprends enfin pourquoi Ingör ne me répond pas : il est trop occupé ! Ce macabre spectacle qui se déroule sous mes yeux a dû causer une immense pagaille dans les Enfers.

Une peur sans nom me noue alors les entrailles : Ingör a-t-il été assez fort pour résister à ces monstres ?

Que devons-nous faire, à ton avis ? demandé-je, effrayée.

Je doute que mon maître soit assez fou pour me commander de les affronter. Ces créatures ténébreuses sont trop nombreuses. Jamais je n’aurai assez de flèches. À cette simple pensée, je sens quelque chose me chauffer la cuisse.

Je baisse les yeux vers mon carquois et, intriguée, tâte les plumes noires du bout de mon index. Elles sont chaudes ! Pas brûlantes, il est vrai, mais anormalement chaudes malgré tout ! Je n’ai jamais assisté à ce phénomène, qui me désoriente un tant soit peu, et je suppose que les âmes damnées enfermées par magie dans mes flèches doivent percevoir le pouvoir qui émane des Ombres qui passent au-dessus de nos têtes.

Mon cœur se met à battre plus vite : dois-je m’en inquiéter ? Trop d’éléments inconnus entrent en scène en même temps ; je suis incapable de tout contrôler. Je me pince la lèvre inférieure, un peu perdue.

— Bon, on fait quoi ? répété-je à mon dragon d’une voix tremblante.

— Il faut les suivre, répond Bregor. Il faut savoir où elles vont. Les Ombres n’agissent pas en groupe, ce n’est pas dans leurs habitudes. Enfin, pas en groupes si nombreux. Là, c’est une armée entière qui défile devant nous. Ce n’est pas normal. Aux Enfers, elles passent leur temps à se chamailler, elles sont incapables d’agir avec cohésion sans s’autodétruire. Je suis éreinté par notre course, mais nous devons savoir ce qui nous attend. C’est notre devoir.

— Très bien. Suivons-les, mais de loin. Je ne pourrai de toute façon rien faire contre autant d’Ombres.

Il approuve et me laisse aller défaire le camp et rassembler mes affaires. Le temps que je fasse cela, mes flèches perdent de leur inquiétante chaleur.

Je retourne ensuite auprès de Bregor et monte sur son dos. Il se redresse, déploie ses ailes et prend son essor en direction du ciel obscur et froid. Ses serres laissent des traces dans le sol et son envol provoque de fortes bourrasques.

Mon dragon perd de l’altitude et vole à présent en rasant le sol, pour ne pas se faire repérer par les Ombres. Moi-même, je reste crispée : je sais que je serai incapable de vaincre autant d’ennemis à la fois. L’Arc Sacré a beau être puissant, il ne peut décocher qu’une flèche à la fois. Et, si j’attaque, je sais que des centaines d’Ombre déferleront sur moi en même temps.

Dans un tel cas, je n’ose imaginer à quoi nous ressemblerions, une fois la bataille terminée, mais je pense que nous gagnerions un aller sans retour pour les Enfers.

Nous constatons bien vite que les Ombres ne se soucient pas vraiment de nous et prennent de la vitesse. Je me penche sur le dos de Bregor quand je sens qu’il accélère, lui aussi, pour ne pas les perdre de vue. Je tiens mon arc et mon carquois d’une main et, de l’autre, m’agrippe à l’un de ses pics.

Le vent nous fouette avec une violence et un acharnement inouïs. À croire que même les éléments sont contre nous, contre notre projet de découvrir la destination des Ombres. Ils ne veulent pas que nous sachions la vérité. Pourquoi ? Le mystère reste entier !