Déjà parus aux Éditions La Mer Salée

La Nouvelle Controverse, pour sortir de l’impasse – Yannick Roudaut, mai 2013

L’Utopie, mode d’emploi – Sandrine Roudaut, avril 2014

La Métamorphose bretonne – Hervé Sérieyx, Franck Delalande, octobre 2014

Marketing, les illusions perdues – Florence Touzé, mars 2015

Et si on remontait dans l’arbre ? – Tristan Lecomte, octobre 2015

Zéro pollution – Yannick Roudaut, octobre 2016

Sœurs en écologie – Pascale D’Erm, mars 2017

 

 

 

 

 

 

L’auteure

Sandrine Roudaut débute en agence de communication à Paris. Elle y apprend à tisser des liens entre une entreprise et ses publics, à décrypter les études d’opinion et leurs biais, à ne jamais sous-estimer l’intelligence des gens et la force de la création artistique.

Elle quitte Paris et la publicité pour devenir conseil en stratégie auprès de dirigeants d’entreprise, en indépendante puis en créant Alternité. En 2003 Sandrine fait la rencontre de Thierry Kazazian écodesigner auteur de Il y aura l’âge des choses légères, un livre visionnaire pour un monde meilleur à la fois soutenable et désirable. Elle poursuit son travail de stratégie et de prospective avec une vision décloisonnée qui réconcilie l’économie, l’écologie, le social et les attentes existentielles des individus. Elle s’inspire des outils du développement durable (économie circulaire, fonctionnelle, biomimétisme, innovation frugale…).

En 2012 Sandrine mène un travail d’étude sur les freins et les leviers pour modifier durablement les comportements, libérer l’inspiration et convaincre. Elle propose une approche en « expérimentation radicale », une vision pragmatique et mobilisatrice qui s’affranchit des recettes insuffisantes du développement durable et de la RSE. Le fruit de ce travail est partagé dans L’Utopie, mode d’emploi livre paru en 2014 à La Mer Salée, maison d’édition nantaise qu’elle a cofondée avec Yannick Roudaut un an plus tôt.

Aujourd’hui elle se concentre sur la réflexion et le partage de ces recherches. Chercheuse et semeuse d’utopies, elle s’inspire de l’histoire, de la sociologie, de ses voyages en itinérant en famille dans des communautés, de la philosophie, de la danse. Sandrine donne des conférences (TEDx, colloques…) et anime des séminaires d’inspiration, des ateliers d’« utopie d’être ». Elle accompagne des auteurs au travers de La Mer Salée. En 2013, elle a également initié la page Facebook Quand la beauté nous sauve, co-initié les ateliers de coréparation de Nantes et contribué à Place To B pendant la COP21. Enfin elle est maman de deux filles.

Aux utopistes de l’histoire, illustres ou inconnus, qui ont porté nos évidences contemporaines les plus essentielles.

 

Aux Résistants et Refusants qui ont défendu notre humanité, notre liberté et notre noblesse, en ne se soumettant pas.

 

Aux suspendu(e)s, résolu(e)s, aspirant(e)s ou inconscient(e)s, qui trouvent dans cette époque tragique quelques issues sublimes.

 

Et aussi

 

À mes filles Téva et Noa

À Suzon et Sabine

Aux semeuses

 

Préface de Patrick Viveret

Nous sommes, nous dit Sandrine Roudaut dans ce livre fort et nourrissant, à une époque charnière, précipités vers un destin écologique qui met en péril l’humanité. Résignés, nous acceptons la pollution, la détérioration de notre environnement, admettons une vie moins belle pour nos enfants, les injustices, nous nous soumettons à des autorités défaillantes et aux privations de liberté.

Mais comment expliquer ce renoncement mortifère ? L’un des grands apports de ce livre est d’étudier l’origine et la nature des mécanismes de soumission (seconde guerre mondiale, génocides, expériences scientifiques, mouvements sociaux). Je signale en particulier au lecteur le passage très fort du livre sur les trois aliénations, la mentale, la culturelle et la sociale. L’intérêt de cet ouvrage est aussi de décrypter ce qui fait la vraie force de celles et ceux que l’on nomme rétrospectivement des « héros », ceux qui ont su désobéir à leur époque, pour faire de leurs utopies, les évidences de nos sociétés contemporaines (Mandela, les suffragettes…). Rétrospectivement, car, à l’origine, elles ou ils, ont été plutôt fustigés comme des marginaux, des rebelles dangereux voire des terroristes.

Aujourd’hui, des hommes et des femmes peuvent à leur tour nous dit l’auteure décider de résister à un monde insoutenable, se tenir debout, être à la hauteur des enjeux. Écartelés entre leurs fragilités et leurs aspirations, qui sont-ils ? Est-ce difficile d’être engagé pour un avenir meilleur ? Et si se désengager était plus terrible encore ? Les burn-out, la peur, le repli et le besoin de sens, seraient-ils les symptômes d’un renoncement à soi ?

Ne faut-il pas au contraire, pour changer le monde, nous changer nous-mêmes comme nous y invitait Gandhi et arrêter d’étouffer ce qui nous anime ? N’est-ce pas là la voie de ce que le forum social mondial de Belem a appelé le « buen vivir », le bien-vivre et l’articulation d’une double dimension de transformation tant personnelle que sociétale, ce que nous avions nommé lors d’un autre forum social mondial à Porto Alegre, « l’axe TPTS ».

L’histoire de l’humanité est en effet suspendue nous dit Sandrine Roudaut à une question radicale, c’est-à-dire racinienne qui porte autant sur l’intime de nos vies personnelles que sur l’enjeu planétaire du devenir de ce « peuple de la terre » qui constitue notre famille humaine. Et cette question est la suivante : que voulons-nous faire de « notre vivant » ? Nous perdre en détruisant nos écosystèmes, en nous détruisant nous-mêmes, ou franchir un saut qualitatif dans notre humanisation, comme le propose Edgar Morin, « grandir en humanité » comme nous le disons dans le réseau international des Dialogues en humanité ? Tel est l’enjeu qui signe à nouveau comme à d’autres périodes charnières de l’histoire humaine l’alternative entre Éros et Thanatos, logique de vie ou logique de mort.

Comme le souligne Jacqueline Kelen, il existe trois portes vers l’essentiel : celle de la beauté, de l’amour et de la souffrance. Mais faute de savoir ouvrir les deux premières, nous nous condamnons le plus souvent à ne découvrir l’essentiel qu’à l’occasion de la souffrance. Les attentats meurtriers, par exemple nous obligent à nous poser la question de la valeur dans son sens radical de « force de vie » et non de « value for money ». Mais une fois que nous avons compris cet essentiel pourquoi ne pas ouvrir les deux autres portes ? Le livre de Sandrine Roudaut contient par exemple des pages magnifiques sur la beauté qui viennent illustrer la phrase fameuse de Dostoievski : « le monde sera sauvé par la beauté ! »… Oui nous pouvons à la fois faire face lucidement au Tragique et nous tourner résolument vers la Puissance créatrice de la Vie. Ce livre nous y invite avec force.

Patrick VIVERET1

1. Patrick Viveret, « passeur-cueilleur », philosophe, auteur, ancien conseiller à la Cour des Comptes, spécialiste des indicateurs de richesse, co-fondateur de Dialogues en Humanité et chantre du bien-vivre.

Avant propos

« NewBook » – création du fichier :
13 novembre 2015 16 : 53.

Ce livre est né d’une urgence. De toutes parts la colère des hommes, la nature meurtrie. Le monde allait mal. Ce n’était plus possible. Nous n’avions plus le temps. Je suis rentré d’une heure de marche et j’ai écrit une première page. C’était un vendredi matin, le 13 novembre. J’ai écrit sur la radicalité. Ce mot me trottait dans la tête. Une étiquette que je sentais sur moi planer… J’avais eu le tort de dénoncer un projet local qui allait contribuer à une destruction environnementale irréversible. J’étais, nous étions, devenus des « Radicaux » aux yeux des autres. Radicaux ceux qui défendaient un autre modèle, respectueux de la vie, de la nature, des individus. Radicaux ceux qui s’interrogeaient, revoyaient leur mode de vie, poussaient les entreprises dans leur questionnement. Radicaux ceux qui ne voulaient pas que la santé de leurs enfants soit l’objet d’un compromis, d’une négociation avec un taux de dommages collatéraux. Radicaux, c’était le mot qui claquait comme une fin de non-recevoir à l’exigence d’une vie meilleure. Depuis que j’ai écrit ces premières lignes, ce mot a pris des airs plus noirs encore avec le terrorisme, une notoriété nouvelle. On savait que ce n’était pas un adjectif flatteur, il devient une insulte, une accusation de pensée criminelle, en « radicalisation express ».

Ce que j’ai écrit cette journée-là :

« Comme tous les mots exigeants, radical a été sacrifié sur l’autel du confort. On se dit assez peu radical. C’est plutôt un jugement sur quelqu’un d’autre, rarement un compliment, et plutôt de la part d’un timoré. Ça sonne comme une intimidation, une menace : être banni du socialement acceptable. Avant j’entendais “trop engagé”. Maintenant c’est “radical”. Oui je suis radicale. Radicalement du côté de la vie. Radicalement contre le modèle qui y porte atteinte. Lui est radicalement destructeur. Lui est radicalement contre notre environnement, contre la vie de ceux qui font les frais de notre mode de vie inconséquent. Contre notre bien-être à venir, celui de nos enfants. Contre ceux qui s’engagent et explorent d’autres voies. Face à cette violence du système, je deviens radicale. Peut-être que deux camps se dessinent ? Ceux qui continuent comme avant, peu importe que cela nuise, et ceux qui ne se résignent pas et œuvrent à un autre monde. Tous ne sont pas au même niveau d’engagement, il y a différentes manières de le faire, et chacun peut changer de camp à n’importe quel moment. Mais il y a aujourd’hui deux camps. Il faut choisir le sien. Le consensus mou n’est plus possible. Nous devons grandir, assumer d’entendre cela.

Alors oui ça bouge. Il y a les résistances ici et là, elles sont en train de tout réinventer, elles démontrent que c’est possible et elles donnent envie. Montrons-les mais n’arrêtons pas de dénoncer pour autant, radicalement. Je me souviens d’une conversation alors que je m’indignais de la prolongation d’autorisation d’un pesticide empoisonneur. “Tout le monde ne peut pas aller aussi vite. Il faut nous laisser du temps. Et puis n’exagère pas il y a des choses qui avancent. Mais continue. C’est bien ce que tu fais. Nous avons besoin de gens radicaux comme toi. Des précurseurs, des signaux faibles. Ça nous fait avancer.” J’étais cela un signal faible… En fait, en propageant les belles initiatives, nous rassurons… “Tu vois ça bouge”… l’opium du peuple. Montrer les petits changements, un peu d’espoir pour calmer tout le monde. Oui ça bouge, mais pas assez vite, pas assez largement ! Alors il faut continuer à dénoncer, à ne rien lâcher, tout en montrant la voie d’en face, les alternatives qui sont des réussites.

Oui radicale. Radicalement positive et déterminée et radicalement vigilante et sans indulgence pour ceux qui avec le plus grand cynisme, nous empêchent d’avancer. Les montrer du doigt. Sous la lumière c’est plus difficile à assumer. Pourquoi auraient-ils peur de la lumière d’ailleurs si leurs actes étaient bons et justifiables ? Donner à voir les alternatives, et redire qu’elles n’ont un sens que si tout le monde s’en empare. C’est un équilibre, une tension, entre dénonciation et valorisation, entre découragement et optimisme. Nous avons chacun nos baisses de régimes, nos enthousiasmes, nos coups de gueule et nos coups de cœur. Heureusement pas tous au même moment. Je n’ai pu entretenir ma petite résistance que grâce aux réseaux sociaux. Ils m’ont permis de voir que j’avais le droit de m’indigner, de chercher autre chose, nous étions nombreux à le vouloir. Oui radical parce que cela touche à notre qualité d’humanité, à ce que la vie a de plus grand. Ce n’est pas une lubie ! Pas une revendication d’ados gâtés, pas un caprice d’Occidentaux bobos. Radical en disant que cela ne viendra pas d’en haut. Il n’y a pas de messie, pas de recette miracle, pas de décompte : J –350 avant sauvetage du monde. Que nous ne pouvons compter que sur nous. Et que c’est une aventure passionnante et joyeuse. »

Voilà, c’était d’un jet. La radicalité arrive un jour quand on ne tolère plus l’intolérable, les compromis insoutenables, le silence complice. Radicalité est devenu un mot violent. Pourtant il vient de « racine » !1 Mon livre serait un livre sur nos racines, au plus près de l’humain, sur les choix « racinaires » et radicaux que nous allions faire. La radicalité est « Contre » oui, mais elle l’est, parce que la radicalité est avant tout « Pour ». Moi, comme d’autres, étions désespérément Pour : pour une vie meilleure, plus solidaire, plus écologique, plus douce, plus accueillante, plus belle, plus juste. J’avais envie d’écrire combien l’activisme est un humanisme. Je voulais croire que nous allions grandir dans notre humanité. J’essaierais d’écrire un livre qui nous invite à ne rien négocier sur ce qui fait de nous des humains.

C’était le matin du 13 novembre, je ne saurais expliquer ce qui m’a étrangement rendu fébrile et tellement en colère, cela a forcément un sens… C’est pourquoi j’ai voulu remettre ce premier texte brut ici. Ce même vendredi de novembre, le soir, l’inimaginable est arrivé, les attentats en plein Paris. J’ai été sidérée comme beaucoup, touchée de près. En sortant de la sidération, j’étais décidée à me saisir de cette chance d’être en vie. La fille d’une amie très chère est morte ce soir-là, lumineuse, pleine d’amour, une jeune femme rare. Je me suis promis d’honorer sa vie, d’honorer la vie. Je me suis radicalisée un peu plus. Radicalisée en faveur de l’essentiel. Si nous devions continuer à « être en terrasse », sortir, boire, danser, sourire, malgré le deuil, sans craindre le (auto) jugement d’indécence. Alors plus que jamais, nous devrions continuer à défendre nos idéaux, malgré la tristesse, sans rien craindre, sans douter de la légitimité de le faire. Quel sens peut avoir la vie si on ne la défend pas pour nos enfants ? Si on ne contribue pas à ses meilleurs côtés ? Nous tenir debout. Honorer notre humanité.

Dans cette chance de vie qui nous est donnée, dans le temps qui nous est imparti, qui voulons-nous être ? Toutes les explorations de ce livre mènent à une seule et même question radicale : que vais-je faire « de mon vivant » ?

1. Dans toutes les significations du Littré on ne trouve aucune évocation péjorative de radical. « Terme de botanique. Qui appartient à la racine Fig. Qui a rapport au principe, à l’essence, à la racine d’une chose. Terme de politique. Qui travaille à la réformation complète, absolue, de l’ordre politique dans le sens démocratique. »

Le Larousse n’est pas plus critique : « Qui appartient à la nature profonde, à l’essence d’un être ou d’une chose. Se dit d’un genre d’action ou de moyen très énergique, très efficace, dont on use pour combattre quelque chose : une action radicale contre la fraude. »

Introduction

Le 13 novembre et après ?

Un mois plus tard, c’était la COP 21 le sommet de la dernière chance comme on l’a appelé. Nous pressentions que nos décideurs ne seraient pas à la hauteur, nous craignions que le récit médiatique de ces questions écologiques soit rébarbatif, technique, bien peu séduisant pour sensibiliser largement. Alors des associations du monde entier ont décidé que les citoyens auraient le dernier mot. Le 12 décembre, nous installerions une ligne rouge, symbole de la frontière C02 à ne pas dépasser sous peine d’emballement des dérèglements climatiques. Des gens du monde entier avaient fait le déplacement à Paris pour défendre la solidarité des peuples d’un continent à l’autre, solidaire d’une génération à l’autre. Sous état d’urgence, le gouvernement français a d’abord interdit les manifestations, perquisitionnant les militants écologistes (quel rapport avec le terrorisme ?). Sous prétexte de sécurité ils interdisaient ce rassemblement, alors même que l’on pouvait aller par millions dans les marchés de Noël, et les centres commerciaux… C’était donc un choix politique. Un choix contre cette pression citoyenne, car elle pointait du doigt le manque de courage et de vision des politiques pour penser l’avenir. Elle pointait leur soumission aux lobbies. Cette interdiction a généré des idées créatives pour la contourner, des cercles de propositions, une manifestation de chaussures place de la République… Un élan humaniste sait se saisir de tout, surtout de l’inattendu et de l’interdit. Je suis allé le 12 décembre à Paris, la peur au ventre, puisque nous serions hors la loi. J’avais lu les consignes : le sérum physiologique contre les lacrymos, être toujours à plusieurs, se rouler en boule en cas de matraque, pas de papier en cas d’arrestation… Il y avait même des ateliers de formation à la manifestation anti-violence. Tout cela m’angoissait, ma famille était inquiète, je n’avais aucune prédisposition au sacrifice. Deux heures avant, la marche a finalement été autorisée. J’y ai retrouvé des milliers de personnes venues du monde entier, dont une Australienne de 85 ans, « Climate angel », des Américains venus nous alerter sur le gaz de schiste, des Japonais, des Allemands, des jeunes, des vieux, des familles, des hommes-grenouilles, des gens venus à vélo de Notre Dame des Landes… Tous un peu inquiets en passant devant les cars de CRS armés, mais galvanisés, tous tellement souriants.

Ce 12 décembre 2015 j’ai pris la photo de cette toile tendue sur les statues du Trocadéro : « l’Histoire ne s’est pas faite en demandant la permission ». L’air de rien, nous participions à un vaste mouvement de résistance, ici et ailleurs, nous : la multitude. Ce que j’avais imaginé quelques mois plus tôt prenait vie, ici et maintenant. Quelques mois auparavant j’avais fait un TEDx au théâtre Bobino, 15 minutes pour partager un message. J’étais allée défendre la nécessité des utopies. C’était ce auquel je croyais.

Ce TEDx1 m’avait amené à comprendre que l’Histoire de l’humanité avait avancé grâce à des utopistes, peu nombreux, forcément désobéissants, incompris à leur époque. Ils avaient réussi à faire basculer le monde. J’ai voulu étudier ces mouvements sociaux et leurs héros, comment ils avaient réussi à changer l’Histoire, et qui ils étaient. Évidemment en regardant les résistants, les non-résignés, les désobéissants, celles et ceux qui ont décidé de s’opposer à la capitulation, qui ont combattu l’esclavage, la ségrégation, l’apartheid, qui se sont battus pour le droit de vote des femmes… forcément on s’interroge sur les autres, la très grande majorité, ceux qui n’ont rien fait. Ceux qui ont collaboré, ceux qui ont fermé les yeux, ceux qui se sont opposés à ces hommes et ces femmes qui défendaient de justes causes. Des causes contre lesquelles bien peu s’opposeraient aujourd’hui. Cette recherche commençait à résonner avec notre époque. : le repli sécuritaire, l’état d’urgence imposé que tout le monde avait accepté, la passivité, toutes ces lois qui passent, ces projets inutiles et mortifères, contre lesquels nous sommes bien peu nombreux à nous mobiliser. Je souffrais du manque d’esprit critique ambiant, du piètre niveau politique et de nos renoncements à nos droits depuis des mois : loi renseignements, droit de manifester, les paradis fiscaux conservés, mais les lanceurs d’alerte menacés… les scandales sanitaires, mais aucune condamnation… Je voyais ces drapeaux bleu-blanc-rouge, ce patriotisme post attentat. On était « ensemble » oui, mais pour la plupart c’était un « ensemble » contre les autres. On clamait fièrement notre « identité », le pays, les valeurs françaises… et on oubliait toute dignité humaine : nous refusions d’accueillir les migrants, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces ados, ces bébés, qui fuyaient leur pays en guerre. Et qui malgré tout, à Calais, ce 12 décembre, avaient eux aussi fait une ligne rouge avec des pulls, en solidarité avec la marche pour le climat à Paris. J’avais l’impression que l’on se rigidifiait au lieu de s’ouvrir. J’avais honte. Nous collaborions à cette décision indigne de les renvoyer hors de nos frontières. Quant à ceux qui désobéissaient en faisant passer des enfants en Angleterre, ils étaient punis. Et puis à un autre niveau, nous collaborions à l’extinction des espèces animales, végétales, à la détérioration de la qualité de vie de nos enfants et d’autres peuples. J’ai décidé d’explorer un sujet qui me faisait froid dans le dos : celui de la servitude volontaire, de la soumission à l’autorité, l’obéissance aux ordres, même les plus indignes, même contre nos intérêts. Pourquoi étions-nous tellement dociles et vulnérables ?

Marche pour le climat, Trocadéro, décembre 2015 © Sandrine Roudaut

Marche pour le climat, Trocadéro, décembre 2015 © Sandrine Roudaut

image

Se battre et désobéir

La soumission à l’autorité et la construction d’un monde meilleur, quel est le lien ? Peu à peu j’ai pris conscience que la révolution de la solidarité, de la paix et de l’écologie, ne se ferait pas en accord avec les puissants et les politiques. Qu’elle ne se ferait pas uniquement dans la douceur. Parce que les dégâts sont déjà importants, la marge de manœuvre courte, qu’il faut aller vite et que ceux qui tiennent à ces utopies sont impatients à présent. Nous ne voulons plus perdre de temps. Mais les politiques, les grands groupes, les syndicats, certaines personnalités médiatiques n’ont aucun intérêt à ce que cela change vraiment et rapidement. Ils n’ont aucun sens altruiste non plus. « On ne peut pas arriver à un poste de responsabilité politique si on a trop d’empathie. On y arrive que si on est un pervers narcissique ». Pour Boris Cyrulnik2, le sort des autres leur importe peu, alors ceux des générations suivantes… Ils vont donc faire passer tout un tas de lois liberticides, climaticides, iniques, conservatrices. Ils vont durcir la répression. Leurs grands projets inutiles, dépassés, mais rémunérateurs à court terme ou électoralistes, passeront en force, vite, avant que ce ne soit plus possible. Nous serons acculés à la désobéissance. Nous nous radicaliserons donc. Il y aura les insoumis et les soumis. Ceux qui résisteront pour défendre une autre vision du monde. Ceux qui fermeront les yeux et iront dans le sens de cette marche terrible. Les générations futures regarderont les actes de ces derniers, les citoyens « modèles », de la même manière que nous regardons la Collaboration sous l’Occupation. Ce sera la Collaboration la plus meurtrière et globale de toute l’histoire de l’humanité.

Rester concentrée. J’ai commencé à écrire ce livre le matin des attentats de Paris. Ce soir-là, dans une profonde tristesse j’ai décidé que ma vie épargnée devait avoir un sens. Que la pire des défaites était le repli, la peur, les effets d’annonce et les réflexes sécuritaires. Pourtant c’est exactement ce qui s’est passé. Nous répondions à l’inhumain, à la violence de nos agresseurs par la privation de liberté des habitants de ce pays. L’état d’urgence a été déclaré, pas pour des raisons d’efficacité et de protection des citoyens, ce qui évidemment est légitime. Bon nombre de juristes, policiers, législateurs ont alerté : nous avions déjà les moyens de la sécurité, l’état d’urgence ne les renforcerait pas. Non, juste une démonstration de force virile, destinée à rassurer la population et à autoriser les bavures. Très peu s’en sont émus, inquiétés… Peu à peu ce pays s’est durci, des propos politiques pitoyables, de plus en plus d’oppositions entre nous, la grande majorité unie derrière des propos guerriers. Attentat après attentat l’évidence apparaît : nous sommes à ces moments de l’Histoire où les évènements nous égarent. Nous allons devoir être à la hauteur, être lucides sur la portée de nos actes et de nos paroles. Ce livre n’a aucune leçon à donner, il apporte des éclairages. Je veux ici partager des expériences, mes doutes aussi. Qu’aurions-nous fait pendant la guerre ? Aurais-je eu le tempérament d’une résistante ? C’est tellement grand, je comprends la peur… Et puis un autre. Je suis contre la peine de mort, contre la guerre, la violence. Et pourtant je ne suis pas sûre de ma réaction si je me trouvais face à un violeur, un pédophile, un assassin qui m’aurait touché ou s’en serait pris à ma famille ? Pourrais-je résister à la vengeance ? Je m’accroche aux mots de ce père qui déclarait au lendemain du 13 novembre : « vous avez eu mon enfant vous n’aurez pas ma haine ». Ces questions m’ont souvent hantée. Je ne peux avoir aucune certitude, mais je suis convaincue que s’interroger est important. Reconnaître que nous sommes vulnérables, que les hommes et les femmes trop facilement se soumettent et même commettent le pire, ce qui semble impensable pour les observateurs à distance. Explorer ces questions troubles permet de se préparer aux pires périodes qui nous menacent… et nous y sommes. Nous précipitons le monde vers sa fin, nous contribuons à une vie qui sera difficile pour nos descendants, nous refusons l’asile à des hommes et des femmes qui fuient nos bombes, et demain les réfugiés climatiques. Nous vivons dans un État guerrier et policier. Ces moments, seuls certains arrivent à les affronter avec clairvoyance pour nous éviter le pire.

Quand le mal s’institutionnalise-t-il ? Quand l’indifférence, la méchanceté deviennent-elles banales ? Quand la servitude devient-elle volontaire, la soumission silencieuse ? Quand tout cela devient-il la norme, le politiquement correct ? Et quand les désirs de justice, de liberté deviennent-ils à leur tour répréhensibles ? Mal vus ? Quand ? Et comment ? Pourquoi certains y succombent-ils et pas d’autres ? Faut-il passer en dissidence ? Comment supporter la réprobation ? Pourquoi certains suivent-ils les ordres, le sens de la marche, tout en en souffrant ? Peuvent-ils en sortir ? Et ceux qui résistent peuvent-ils réussir ? Et aussi, est-ce que cela rend heureux ? Parce que le plus grand sens que l’on puisse donner à la mort et à la vie, c’est d’être heureux, intensément.

Nous sommes tous potentiellement et collectivement les héros d’une révolution pour que ce monde aille mieux. Nous allons faire des choix. C’est le moment. La majorité d’entre nous pensent ne pas avoir de choix. Ou pensent que leur action leur existence n’auront pas d’effet. Ce sentiment d’impuissance est intimement lié à notre pratique de la servitude volontaire. À l’inverse notre foi en nous est liée à l’exercice de notre liberté personnelle. Mais nous l’avons abdiqué. On nous a désappris à user de cette liberté. Désappris l’implication dans notre avenir. Désappris le goût du collectif, la confiance en l’autre, et même la confiance en nous.

Nous nous en remettons encore aux politiques. Nous cultivons le mythe des héros, ces surhommes qui peuvent nous sauver. Pourtant il n’y a pas vraiment d’héroïsme. Il y a des gens plus libres que d’autres, persévérants. Ce qu’il y a de fascinant dans les grands héros historiques, c’est leur vulnérabilité, leurs errements, leurs contradictions et par-delà tout cela : leur détermination. Nous portons tous en nous le potentiel de l’engagement, le pouvoir des êtres libres. Nous portons tous aussi, le risque d’être les exécutants des pires tâches. En être conscient est le premier pas pour l’éviter. On aimerait que ceux qui commettent des crimes barbares, les collabos, les nazis soient des fous, des sadiques. Pourtant il n’en est rien. Cela nous rassure, à défaut d’être la réalité. Il y a une zone grise comme l’appelle Primo Levi3, une zone aux contours flous entre bien et mal. Et par cette zone grise nous sommes tous tentés. Admettons la gravité de l’époque. Elle est tragique. Elle est sublime aussi. Tout peut arriver. Regardons les choses en face, cette vulnérabilité d’un côté et notre pouvoir de l’autre. Ni super héros, ni anti héros. Les recherches sur les héros m’ont amené à une catégorie d’individu dont on parle peu. Tout le monde n’a pas l’immense courage d’être un Résistant, de risquer sa vie ni la personnalité de porter des idéaux. En revanche il y a toute une catégorie qui s’arrange pour ne pas contribuer à ce qui est indigne, ce sont les Refusants4. Ce n’est pas une sous-catégorie, c’est une force de changement qui nous ouvre des perspectives. De la même manière que les passifs sont aussi dangereux que les bourreaux, pour d’autres raisons les Refusants sont aussi précieux que les Résistants.

Reconnaître son implication, c’est se reconnaître comme puissance d’action

Non seulement nous avons le choix, non seulement nos choix peuvent changer radicalement les choses, mais en outre ces choix sont porteurs de notre accomplissement. Reconnaître que ce que nous faisons est nuisible, passée la culpabilité, c’est un soulagement, un nouveau champ de possible. Reconnaître c’est se reconnaître. Comme un être imparfait oui, agissant souvent dans le mauvais sens, avec des conséquences. Donc aussi comme un être libre qui pourrait faire d’autres choix avec d’autres conséquences. C’est reconnaître sa puissance d’agir. Nelson Mandela disait « c’est notre lumière, pas notre part d’ombre qui nous effraie le plus ». Il disait aussi « que vos choix reflètent vos espérances, pas vos peurs ». Arrêter de se cacher, de se résigner, de se sous-estimer, arrêter d’avoir peur… Avoir peur de ne pas pouvoir changer, peur de ne pas avoir d’effet, peur d’être jugé, peur de se juger. Reconnaître c’est oser prendre confiance en soi, se reconnaître comme faillible et potentiellement bon. Reconnaître, c’est admettre que les autres ne sont pas parfaits non plus. Être bienveillant et les reconnaître dans leurs tentatives, plutôt que de pointer leurs limites, leur risque d’échec, leur prétendu irréalisme, les obstacles qu’ils rencontreront alors qu’ils n’en sont qu’au début ! Laissons-les aller au bout, encourageons-les, conseillons-les. Ils ne font pas cela pour donner des leçons, ils le font parce qu’ils l’estiment juste et qu’ils ont envie de « se le tenter », explorer une alternative, proposer.

La vraie question face à ce monde violent, insensé et injuste, c’est : va-t-on subir encore longtemps ? Admettre sans rien tenter ? La Résistance est dans la Déclaration des droits de l’Homme. Quels sont les arguments contre ? Le risque d’espérer ? Échouer ? Le seul échec insupportable est de ne pas avoir tout tenté pour défendre l’essentiel. Ne pas avoir persévéré vers plus d’humanité. Voilà pourquoi cette période est « sublime », elle nous donne cette opportunité, elle nous pousse à nous dépasser, à grandir. En attendant, même si nous ne sommes pas assurés du résultat, ce n’est que du positif : rencontrer des gens géniaux, optimistes, donner du relief à nos vies, provoquer des liens, des projets, participer à quelque chose de plus grand que nous.

Pour être heureux c’est de quel côté ?

C’est la dernière question qu’aborde ce livre. Il y a ce décalage, que l’on peut ressentir, nous, les « engagés », les « militants », les « impliqués ». Je n’aime aucun de ces mots, ils excluent les autres. Cela les accuse, ils nous en veulent pour cela. En un sens c’est compréhensible, nous sommes un miroir involontaire de leur non-engagement. Double peine, nous ne nous sentons pas le droit d’être qualifié ainsi. Personne n’est jamais totalement engagé. On pourrait faire tellement plus. Lors des réunions de famille et les discussions entre copains, la passivité des autres nous semble inacceptable. Eux ne supportent pas notre esprit critique et notre mode de vie. Ceux qui sont « en conversion » n’osent pas intervenir. Alors pour être tranquilles, beaucoup taisent leur engagement, presque honteux. Et puis pour celles et ceux qui rêvent et défendent un monde plus humain, leur foi est soumise à rude épreuve : les choses évoluent lentement, les pires injustices prospèrent, les aberrations deviennent criantes. Ils ont des moments d’épuisement, certains sont aigris, découragés. Pourtant certains « engagés » rayonnent. J’avais donc cette question : peut-on être heureux en étant engagé ? Et ceux qui ne remettent pas en cause notre modèle, ceux qui subissent, refusent de « s’engager » ou juste de changer de mode de vie, ceux-là sont-ils plus heureux ? Est-ce plus facile pour eux ? Et faut-il choisir son camp ?

Un début d’année d’utopistes

Voilà mes trois sujets de recherche : la question de l’engagement et du bonheur, celle des activistes qui ont changé l’histoire et les mécanismes de soumission à l’autorité. La marche mondiale pour le climat fin 2015 c’était l’allégorie de ces trois sujets. C’était un élan joyeux, celui d’un petit groupe de gens qui se retrouvaient sans se connaître, souvent incompris de leur entourage, ils désobéissaient, bravaient l’illégalité pour une revendication légitime. Dans les premiers mois de 2016, le mot utopie a commencé à fleurir partout, dans les slogans, les articles de journaux. Le film Demain a été un raz de marée, une bouffée revigorante pour les plus engagés, une prise de conscience bienfaisante pour les moins engagés. Le « bonheur au travail » devenait une revendication en prime time. Nuit Debout était un réveil, un début d’autre chose, une grande conversation, une insoumission, forcément jugée comme déviante, forcément dérangeante, forcément minoritaire… Le mouvement #MaVoix a porté l’espoir d’un autre projet démocratique, une sorte de politique en conscience avec le premier candidat député tiré au sort. J’ai également rejoint Les semeuses un groupe de femmes qui avaient envie de se tenir debout, confiantes, à l’opposé du repli. Tout cela fait du bien, la radicalité m’est apparue douce, apaisante et vivifiante.

Les suspendu(e)s

Alors m’est revenu ce qui constitue la dernière inspiration de ce livre, son titre : Les suspendu(e)s. C’était un titre imaginé pour un roman. Il s’est imposé là. Nous étions suspendus entre deux époques, suspendus entre des besoins différents, en tension permanente. Tiraillés entre notre part résistante et notre part soumise. À partir de ce moment-là, la suspension m’est apparue partout. Dans les mots du philosophe Jean-Paul Sartre, de l’auteure Marguerite Duras, de l’hypnothérapeute et philosophe François Roustang, de Christiane Singer, mais aussi dans des activités inspirantes : la photographie où l’on suspend l’instant, la méditation où l’on suspend sa respiration, la danse et ses appuis. Tous parlaient d’états suspendus. Tout convergeait et conspirait. Voilà ce serait un livre sur une génération d’hommes et de femmes, sans âges, sur nous tous, « les suspendu(e)s », celles et ceux qui tentent de défendre le côté lumineux de la force, celles et ceux qui persévèrent vers leur être profond. C’est finalement ce que j’ai découvert au fil des réflexions. Pour être heureux, il faut être pleinement soi. Et l’on est pleinement soi qu’engagé vers son utopie d’être. Gandhi disait qu’il faudrait changer soi-même pour changer le monde, cela me semble plus simple encore : il faut juste être soi-même pour que le monde soit. Nous avons tous en nous le potentiel d’un suspendu. Il suffit d’être au plus proche de ce que l’on est vraiment. De ce que l’on tait parfois.

 

De tout temps, l’histoire s’est faite avec des gens peu nombreux qui se sont battus, ont pris des risques, ont été incompris. Et depuis toutes ces années nous profitons de leur combat. Si des désobéissants n’avaient pas été là, à différentes époques, sur différentes causes, notre vie serait beaucoup moins juste et moins belle… Aujourd’hui d’une manière inédite, car cela touche tous les domaines, nous écrivons les nouvelles belles évidences de demain.

L’époque est tragique parce que sur bien des plans il y a menace. L’époque est sublime parce qu’elle nous pousse à savoir ce que l’on veut faire de notre vivant.

L’Histoire est suspendue à ce que nous choisirons.

1. TedxVaugirard 2015 https://www.youtube.com/watch?v=ihVIv8IY21s

2. Boris Cyrulnik, psychiatre et psychanalyste français, auteur de nombreux livres.

3. Primo Levi (1917-1981), Juif italien, chimiste, il épouse ensuite une carrière d’écrivain afin de transmettre son expérience de survivant d’Auschwitz.

4. Appellation de Philippe Breton, enseignant-chercheur en anthropologie, docteur en psychologie et en sciences de l’information et de la communication.

Conseil de lecture

Lisez suspendu(e)

Je vous propose d’aborder ce livre de manière neutre, en oubliant ce qui fait aujourd’hui vos opinions politiques, votre milieu social, votre parcours. Mettez-vous en « suspens » de tout cela. En suspens des inimitiés contre les uns ou les autres, du sentiment d’impuissance, des certitudes que nous avons tous sur tout. Lisez tel un être neuf, en devenir. Rencontrons-nous ainsi. Sans les préjugés qui nous figent dans des postures. Où l’on fige l’autre dans une image qui va donner une couleur à tout ce qu’il dira, écrira, où tout est faussé, où on lui prête des intentions. Où l’on se fige soi-même, accroché à notre identité, prisonnier de nos réflexes, avides de conforter tout cela dans une grande cohérence, réticent à l’idée de laisser entrer autre chose. Au contraire, redonnons du mouvement, autorisons-nous à être mobiles, disponibles. Faisons cette expérience. Donnons-nous une chance de nous écouter, de nous rencontrer. Soyez curieux de qui vous allez être demain. Je vous invite à lire ce livre avec votre être profond. Celui qui est suspendu… avec pour seul lien ce qui l’anime au plus près et qui va résonner à travers ces pages.

Résistez aux mots

Lire suspendu c’est aussi reconsidérer certains mots. Régulièrement mon cerveau refuse des mots, il refuse de les comprendre. Ces mots valises, concepts, tout beaux qui surgissent peu à peu partout. J’ai longtemps cru que c’était soit du « mépris » pour des mots trop à la mode, soit de la paresse intellectuelle. Deux types de mots m’invitent à cette réserve. Il y a les « jargonneux » autoritaires qui attisent la méfiance tels « marqueur », « développement durable », « partie prenante »… Le prêt-à-penser politiquement correct. Et puis il y a des mots précieux : ceux-là méritent du respect. Comme s’ils étaient trop importants pour être intégrés à la va-vite, comme s’il fallait les expérimenter pour en saisir la portée, comme si on devait être prêt à les comprendre, comme s’il fallait les découvrir par soi-même, en soi-même. Souvent vous partagez une réflexion et quelqu’un dégaine l’un de ces mots magiques. « Oui tu veux parler de “complexité” ». Et bien peut-être, mais peut-être pas. En attendant le « concept », le mot du moment est tombé, tel un couperet, il nous tétanise, nous intimide et on range notre réflexion, désormais elle a sa case et ses frontières. Résistons à l’utilisation commode de certains mots : ils réduisent, figent, permettent de clore une discussion, d’emprisonner une idée hors sol, au lieu de la laisser se déployer en nous. La résistance aux mots permet de mieux les accueillir. Les rencontrer par la réalité, par son propre cheminement, pas par le concept venu du haut. C’est ainsi, qu’enfin j’ai rencontré certains mots importants, ils sont autant de fils qui suspendent la pensée de ce livre : la complexité, le yin et yang, la résilience, la force des oxymores, la bienveillance, la lucidité, la radicalité, l’intention, la synchronicité, l’engagement, l’accomplissement, la joie, l’utopie. Mais c’est vous qui ferez le véritable chemin pour interpréter les mots qui nous montrent des voies. Ce livre peut y aider. Ou pas. Peut-être quelques étincelles pour vos propres lumières. « Expliquer n’éclaire jamais. La vraie lumière ne vient que par illuminations, explosions intérieures, non décidables. » Christian Bobin.

Ce livre n’est qu’un propos suspendu à mes expériences, mes rencontres, mes inspirations pollinisées, le fruit d’une époque. Il est suspendu à ce que vous lirez et ce que vous en ferez.