Sandrine Dureuil

Jamais seule

 


 

© Sandrine Dureuil, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0960-7

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1

 

 

Le mois d’août venait de commencer. Les chaleurs estivales s’installaient. Certains habitants désertaient la ville tandis que d’autres reprenaient doucement leurs habitudes, bronzés et reposés, le sourire des vacances encore sur leur visage. Les soirées étaient douces et propices aux balades. Les jeunes restaient tard aux terrasses des rares cafés encore ouverts, riant sans complexes, prenant leur temps et profitant de cette vie qui passait déjà bien trop vite pour eux.

 

Pourtant, c’est au pas de course qu’Alicia quitta l’agence où elle travaillait comme assistante durant l’été. Elle se dirigea vers son supermarché habituel qui lui apparut bien désert pour un vendredi soir. Attrapant à la volée un panier, elle sortit la liste qu’elle avait rédigée le midi pendant sa pause-déjeuner et commença ses courses. Un sourire sur son visage, elle appréciait le calme qui régnait dans le magasin autant que ce week-end qui venait de commencer. Vin, jus d’orange, crackers, saucisson, olives, pizza, fromage, chocolat, bonbons… Alicia parcourait les différentes allées du supermarché tout en remplissant son panier en prévision de la soirée.

 

Comme chaque premier vendredi du mois, Ludovic rejoindrait Alicia et Agathe chez elles. Au programme, apéro, film et confidences en tout genre. Ils avaient instauré ces soirées lorsqu’elles avaient emménagé dans leur propre appartement du centre-ville cinq ans auparavant. Le premier vendredi du mois, c’était leur habitude à tous les trois. Une soirée pour se retrouver, discuter, pour se soulager des coups durs, pour rire, partager. Cette routine leur plaisait autant qu’elle les rassurait. Et pour rien au monde, ils n’auraient fait l’impasse sur ce moment.

 

Alicia se dirigea vers l’unique caisse ouverte. L’hôtesse, qu’elle voyait régulièrement, prit le temps d’échanger quelques mots avec elle. Détendue, Alicia rangea l’intégralité de ses achats et avec un sourire sincère, salua l’hôtesse avant de quitter le magasin.

 

Elle marchait d’un bon pas, pressée de retrouver Agathe qui avait toussé toute la nuit. Comme souvent dans ces cas là, Alicia était allée finir sa nuit aux côtés de sa sœur, se glissant sous sa couette et lui tenant la main. Si le sommeil avait fini par gagner Agathe, Alicia n’avait pu fermer l’œil. Elle écoutait la respiration de sa sœur tout en se promettant de la protéger. Au petit matin, épuisée mais soulagée de voir qu’Agathe semblait aller mieux, elle était partie travailler.

 

Agathe. Sa sœur jumelle. Son double. Sa moitié. Celle sans qui elle ne pouvait avancer. Depuis leur naissance, elles étaient inséparables. Mais bien que jumelles, Alicia et Agathe étaient différentes. Ressemblance frappante, taille égale. Au niveau physique, ça s’arrêtait là.

 

Alicia avait les cheveux châtains et longs dont elle ne se préoccupait que très rarement quand Agathe avait choisi de couper les siens le plus court possible et de les teindre en blond platine ou rouge, au gré de ses envies et des saisons qui passaient. Yeux marron pour Alicia ; verts pour Agathe.

 

C’est surtout au niveau caractère que les deux jumelles s’opposaient.

 

Si Agathe était lumineuse, souriante et ouverte, Alicia était plutôt réservée et effacée. Vivant principalement dans l’ombre de sa sœur, Alicia avait toujours eu du mal à s’en détacher, ayant besoin d’elle comme d’un pilier pour tenir debout. Cette situation attristait Agathe autant qu’elle l’inquiétait, rapport à l’avenir, mais elle ne pouvait pas en vouloir à sa sœur. Alors elle mettait un point d’honneur à lui offrir ce qu’elle avait de plus précieux : son amour et sa présence. Un jour, Alicia déploierait ses ailes et s’envolerait vers son propre bonheur, Agathe en était persuadée.

 

Agathe vivait l’instant présent. Elle abordait chaque journée comme si c’était la dernière et savait tirer parti de chaque bonheur, aussi petit fut-il. Si sa joie de vivre et son sourire étaient contagieux, ils n’avaient jamais vraiment atteint Alicia qui, de son côté, redoutait l’avenir et ce qu’il lui réservait.

 

Lorsque les gens les rencontraient pour la première fois, ce sont ces différences qui les frappaient. Ces deux philosophies de vie si opposées, ces physiques qui permettaient de les différencier aisément et les rendaient uniques alors qu’elles ne faisaient qu’un la plupart du temps.

 

Un élément venait cependant assombrir leur quotidien.

 

La maladie d’Agathe avait été détectée quelques jours avant son sixième mois. Une mucoviscidose. Une maladie génétique qui attaquait ses poumons et son système digestif depuis plus de vingt-cinq ans. Une maladie qui l’affaiblissait et affectait son quotidien, autant que celui de ses proches. Une maladie qui sournoisement, agissait comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Lorsqu’Agathe avait été diagnostiquée, le doute s’était installé concernant l’état de santé d’Alicia. Déclarée porteuse saine, elle ne devait sa chance qu’à une grossesse gémellaire dizygote, faisant d’Agathe et d’elle de « fausses jumelles ».

 

Pour la famille, cela avait été une épreuve délicate à traverser. Il y avait Rémi, de cinq ans l’aîné, à qui il avait fallu expliquer la situation, avec des mots simples, des mots d’enfants. Il y avait Eric et Catherine, les parents. Qui avaient dû s’adapter à une maladie qu’ils connaissaient peu mais qui les effrayait déjà beaucoup. Ils avaient passé des heures à l’hôpital, à courir entre les examens et les spécialistes. À apprendre. À comprendre. À tenter de savoir d’où venait, ce qu’ils appelaient, le problème. Qui était en cause. Avaient-ils fait quelque chose de mal ? Les médecins avaient souvent dû les rassurer, ils n’étaient coupables de rien, seule la génétique était en cause. Ils étaient de bons parents. Leur fille avait toutes les chances de vivre une vie normale, épanouie et heureuse. Il faudrait s’adapter, gérer les crises, apprendre à reconnaître les symptômes, apprendre à les gérer aussi. Accepter l’inacceptable. Et enfin, se plier en quatre pour aider Agathe et la soulager quand cela serait nécessaire. Les semaines, les mois et les années étaient passés entre examens médicaux divers, hospitalisations douloureuses, kiné respiratoire quotidienne. Petit à petit, ils avaient accepté et affronté la situation avec courage. Parfois ils avaient failli baisser les bras, las de cette situation qui les dépassait, mais le sourire d’Agathe était toujours là pour leur rappeler que non, il ne fallait pas abandonner. Qu’il ne tenait qu’à eux de profiter sans attendre. Ici et maintenant était devenu le crédo de la famille.

 

La force d’Agathe s’était révélée au fur et à mesure qu’elle grandissait. Consciente de sa maladie, souvent absente de l’école, acceptant de ne pouvoir faire tout ce qu’elle voulait, elle prenait, malgré tout, un plaisir fou à vivre. Elle souriait, riait. Était toujours de bonne humeur, même pendant « les jours sans ». Les gens qui la rencontraient la trouvaient rayonnante. Alors quand ils apprenaient sa maladie, ils s’effondraient, mais Agathe était toujours là pour les relever. Oui, elle était peut-être condamnée, mais pour l’instant elle était en vie. Oui elle avait peut-être une santé défaillante, en attendant elle vivait à 100%.

 

Sa scolarité s’était déroulée en dents de scie. Elle n’était pas une mauvaise élève, mais ses multiples absences l’empêchaient de suivre les cours correctement et les nombreux soins quotidiens lui provoquaient une fatigue intense. Elle avait mis un point d’honneur à être dans la moyenne pour passer de classe en classe, afin de ne pas s’éloigner d’Alicia, qui était elle une bonne élève.

 

Si la maladie d’Agathe avait fait relativiser son entourage, elle était aussi à l’origine des angoisses de sa sœur. Le lien qui les unissait s’était renforcé en grandissant. Alicia avait appris l’importance de toujours faire attention. Elle ne pouvait s’approcher de sa sœur lorsqu’elle avait un rhume, elle ne pouvait pas jouer avec elle tranquillement l’été. Et plus que tout, elle savait, au fond d’elle-même, que sa sœur risquait de mourir, l’abandonnant, seule. À partir du jour où elle avait compris cela, l’équilibre dont avait tant besoin Alicia, s’était vu fragilisé.

 

L’été de leurs huit ans, Agathe avait été hospitalisée pour une sévère infection aux poumons. Alicia avait été envoyée chez ses grands-parents avec Rémi. Là-bas, elle avait vécu un enfer. Celui d’être séparée de son double, de se sentir amputée d’une partie d’elle-même.

 

Dès lors, Alicia avait mis sa vie, ses rêves et sa personnalité de côté pour se fondre dans l’ombre d’Agathe. Elle voulait passer chaque seconde de sa vie avec elle, redoutant l’avenir. Chaque quinte de toux d’Agathe provoquait chez Alicia une angoisse, chaque brûlure d’estomac qui déformait le visage de sa sœur entrainait chez elle une terreur. Les crises s’estompaient parfois, leur laissant alors vivre l’innocence de leur enfance puis de leur adolescence.

 

Elles avaient grandi. Le collège. Le lycée. Les premières amours d’Agathe. Les rêves d’Agathe. Ceux que l’on avait envie de réaliser avant qu’il ne soit trop tard, même si personne ne l’avouait pas à haute voix.

 

Lorsqu’Agathe n’avait pu se présenter aux épreuves du Baccalauréat, Alicia avait dû mettre ses pensées de côté pendant de nombreuses heures pour décrocher ce fameux sésame qui lui ouvrait les portes de la fac. Elle n’avait pas cartonné, et ses notes étaient loin de l’image de l’élève studieuse qu’on lui connaissait. Mais l’important n’était pas là. À ce moment-là, elle souhaitait simplement savoir combien de temps elle pourrait profiter de sa sœur. Savoir si cette maladie finirait par l’emporter ou si un avenir s’ouvrait à elles deux. Elle aurait aimé savoir si ses inquiétudes étaient fondées ou si elle pouvait aborder sereinement l’avenir. Elle aurait tant aimé savoir…

 

Agathe n’avait pas poursuivi ses études. Elle se laissait vivre, encouragée par ses parents, qui avaient eux aussi conscience de l’état de santé de leur fille. Pour passer le temps, elle dessinait. Elle était douée et profitait de son talent. Elle esquissait les portraits des gens qu’elle aimait. Dessinait la vie, telle qu’elle la voyait, telle qu’elle l’imaginait. Tout en se disant qu’un jour, peut-être, elle ferait des études. Mais à ce moment là, l’avenir n’existait pas. Il était bien trop incertain pour qu’elle gâche ne serait-ce qu’une journée à s’enfermer dans une salle de cours à la fac, entourée d’étudiants plus intéressés par la fête et le sexe que par leur avenir.

 

Il était environ 18h45 quand Alicia pénétra dans l’immeuble et monta les trois étages. Pour leurs vingt ans, leurs parents avaient acheté ce trois pièces en plein centre-ville. Plus qu’un logement, ils leur avaient offert l’autonomie dont elles rêvaient, mais également le droit de profiter de leur jeunesse ; tout en gérant, pour l’une, les cours à la fac, pour l’autre, les soins médicaux quotidiens.

 

Dès leur emménagement, elles avaient aimé ce sentiment de liberté. Les absences d’Agathe étaient rares, elle savait désormais gérer les crises et se protéger des moindres microbes et Alicia avait l’assurance de retrouver sa sœur chaque soir.

 

Socialement, Agathe restait quand même la plus active des deux. Elle avait un petit cercle d’amis, aimait se balader en ville, boire un verre, aller au cinéma, profiter des expositions ou simplement flâner dans le square voisin quand les cris des enfants répondaient aux chants des oiseaux. Elle s’y posait souvent pendant des heures, un livre à la main ou pour se ressourcer.

 

Alicia, quant à elle, ne pouvait compter que sur Agathe et Ludovic, dont elles avaient fait la connaissance au collège. À la fac, elle avait eu du mal à se faire des amis, fuyant les cours et les soirées pour se retrouver au plus près d’Agathe. Et jusqu’à présent, elle n’avait jamais pris le temps de s’engager dans une relation avec un garçon. Les gens qui la rencontraient la trouvaient étrange, mais au fond d’elle-même, Alicia souffrait bien trop pour s’ouvrir aux autres en sachant que pour la personne la plus importante pour elle, le temps était peut-être compté.

 

En ouvrant la porte de l’appartement, aucun bruit ne filtra. Alicia entra à pas de loup et se déchaussa. Elle déposa les sacs de courses dans la cuisine, traversa le couloir puis frappa délicatement à la porte de la chambre d’Agathe qui dormait encore.

Agathe, appela doucement Alicia en s’approchant du lit.

Hmmmmm…

Agathe, c’est moi. Je viens de rentrer, ça va ?

Pour réponse, Agathe partit dans une quinte de toux.

Bon, ce n’est pas la grande forme. Tu veux que j’annule la soirée avec Ludo ?

Non, non, surtout pas. Ça va. Ouvre les volets et aère un peu la chambre. Je vais prendre quelques minutes pour émerger et ensuite, je serai en forme, lui répondit-elle un sourire plaqué sur le visage, avant de repartir dans une nouvelle quinte de toux.

 

Après presque quarante-cinq minutes, elle rejoignit Alicia dans le salon, habillée, maquillée, coiffée, toute trace de fatigue ayant disparu. Elle prit alors sa sœur dans ses bras, lui colla un énorme bisou sur la joue et se laissa aller à un câlin, une habitude dont elles ne pouvaient se passer et qui leur permettait de retrouver une énergie nouvelle.

Merci pour les courses ! T’as passé une bonne journée ?

Ouais, ça va. La routine. Il n’y a pas grand monde dans les transports, dans les magasins, dans les rues, c’est agréable finalement. Ça fait du bien, on respire ! Tu as vu Héloïse alors ?

Oui, je l’ai appelée en fin de matinée. J’avais besoin d’un peu d’aide ce matin, sourit-elle timidement, comme prise en faute.

Agathe n’aimait pas se sentir diminuée et faire appel à sa kiné alors qu’elles n’étaient pas censées se voir sonnait pour elle comme un aveu de faiblesse.

Tu as bien eu raison, l’encouragea Alicia. Tu as l’air en bien meilleure forme ce soir, ça me fait plaisir ! Et de la forme, il va nous en falloir ce soir pour questionner Ludo sur ses trois semaines de vacances.

Mais quel chanceux ! Trois semaines au soleil… en Corse. Ça me laisse rêveuse.

Carrément. Tu crois qu’on pourrait y aller un jour ? Je veux dire, toi et moi. Quelques jours. Ça a l’air beau là-bas.

Ça serait chouette en effet ! J’aimerais beaucoup, oui, confia-t-elle dans un soupir, mi-rêveuse, mi-lasse de la situation.

 

La sonnette retentit, mettant fin à la conversation des deux sœurs. Alicia alla ouvrir, suivit d’Agathe, impatiente de retrouver le troisième larron de leur petite bande.

 

Ludovic était heureux de retrouver ses amies. Les côtoyant depuis plus de dix ans, il avait toujours un petit pincement au cœur lorsqu’il s’éloignait d’elles, d’Agathe surtout. Souvent, il lui arrivait de la regarder comme s’il la voyait pour la dernière fois. Il s’en voulait de réagir ainsi et avait d’ailleurs évoqué sa pensée avec Agathe un jour, comme pour se faire pardonner. Elle ne lui en avait pas voulu, au contraire, elle avait apprécié qu’il se confie à elle. Bien entendu, elle avait trouvé ses pensées normales et loin de la morbidité à laquelle il faisait référence. Et finalement, elle était touchée qu’il s’inquiète autant pour elle.

 

Oula, t’as une petite mine toi, non ? interrogea-t-il en regardant Agathe.

Heureusement que tu ne m’as pas vue ce matin alors ! répondit-elle avec cet humour qu’il lui savait propre.

Toi par contre, t’as bonne mine, mais t’es toute blanche ! taquina-t-il Alicia.

Ah bah oui, mais j’ai du mal à bronzer derrière mon bureau, lui répondit-elle espiègle. Allez, viens, on va s’installer avec un verre, je suis sûre que t’as plein de choses à nous raconter !

Ah si vous saviez…

La soirée était passée à vive allure. Ludovic avait évoqué, avec force et détails, les trois semaines qu’il avait passées en Corse, entouré de sa famille. Grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines. Il avait renoué les liens et ces trois semaines n’avaient pas été de trop pour se créer de nouveaux souvenirs familiaux, lui, l’enfant unique de parents séparés puis divorcés qui passaient leur temps à se disputer et à le mettre entre eux. La sérénité qu’il avait ressentie lors de ses vacances, entouré de ces membres d’une famille qu’il ne connaissait que trop peu lui avait fait du bien. Il avait osé faire le premier pas vers eux, ils s’étaient chargés du reste, comme s’ils l’avaient attendu depuis tout ce temps. C’est à ce moment-là qu’il avait aussi pris conscience de l’attachement qu’il ressentait pour ses amies. Plus que de l’amitié en fait, elles étaient sa famille. Celle qu’il s’était créée lui-même, celle qu’il avait décidé de fonder pour affronter la vie.

Il évoquait, le regard pétillant, les randonnées, les journées en bateau, les siestes, les repas, les tournois de pétanque. Il semblait apaisé, ressourcé. Et heureux, même si la bouteille de rosé qu’ils avaient bue à deux avec Alicia n’était peut-être pas totalement étrangère à cette légèreté.

 

Vers minuit, ils décidèrent d’arrêter leurs échanges, voyant Agathe lutter contre un sommeil dont elle avait bien besoin. Mais avant de les quitter, Ludovic porta la main à la poche de sa veste puis tendit à chacune une petite pochette rebondie, faisant instantanément briller leurs yeux.

Oooooh, c’est un cadeau pour nous ? laissa échapper Agathe, avec cette lueur enfantine dans la voix qu’il aimait tant.

Un petit souvenir oui. Vous n’avez pas cru que je n’avais pas pensé à vous de toutes mes vacances ?

 

Avec soin, elles ouvrirent le petit paquet qui leur était destiné et en sortirent un pendentif avec une perle. Vert pour Agathe. Violet pour Alicia.

Je l’adore ! explosa Agathe en se jetant au cou de son ami.

Merci Ludo, je l’aime beaucoup, ajouta Alicia avec sa réserve naturelle avant de l’embrasser sur la joue pour le remercier.

 

Plusieurs minutes après, ils s’étaient enfin séparés, Ludovic rentrant chez lui, Agathe filant au lit sur les ordres de sa sœur et Alicia remettant un peu d’ordre dans le salon. Cette soirée avait été parfaite, songea-t-elle, en portant la main au pendentif qu’elle portait autour du cou.

 

2

 

 

Alicia s’était réveillée tôt ce samedi matin. Elle s’était levée, avait rejoint la cuisine et s’était préparé un petit déjeuner complet pour affronter la journée qui l’attendait, rassurée de ne pas avoir entendu Agathe tousser de la nuit.

 

Son smartphone lui tint compagnie pendant qu’elle avalait ses tartines et prenait le temps de boire son thé. Alicia aimait prendre son temps le matin, quitte à se lever un quart d’heure plus tôt en semaine pour profiter de la tranquillité et de la sérénité qu’offraient les premiers rayons du soleil. Elle avait toujours été une lève-tôt alors qu’Agathe était du genre lève-tard.

 

Elle attrapa son bouquin en cours et lu quelques chapitres. Bien trop fatiguée, elle n’avait pas eu le courage de lire la veille au soir.

 

Une heure plus tard, elle posa son livre et entreprit de commencer sa journée. Elle rangea les affaires entreposées dans l’évier dans le lave-vaisselle, nettoya la table, passa un coup de balai et fila à la salle de bain. Après avoir pris une douche, s’être brossé les dents et avoir enfilé un jean et un tee-shirt qui trainaient à proximité, elle nettoya la salle de bain. Comme toutes les semaines, elle mettait un point d’honneur à faire briller l’appartement. Si elle n’avait jamais eu l’intention de se transformer en fée du logis, savoir que la poussière et les microbes pouvaient entraver la bonne santé de sa sœur, suffisait à la motiver.

 

Elle passa ensuite au salon où munie de son chiffon et de son plumeau, elle chassa chaque poussière qui s’était installée. S’arrêtant régulièrement sur les nombreuses photos accrochées au mur, elle en profitait pour se remémorer des souvenirs heureux.

 

Lorsqu’elles avaient emménagé, Agathe avait tenu à acheter des dizaines de cadres. Avec l’aide de Ludovic, les cadres avaient été fixés sur le plus grand mur du salon, tel un pêle-mêle de couleurs prêt à recevoir tous les souvenirs qu’elles auraient envie de partager ou simplement de contempler. Une dizaine de cadres étaient encore vides, Agathe aimant sélectionner avec soin les photos à encadrer.

Bah alors, sœurette, on rêvasse ? demanda Agathe, faisant sursauter Alicia qui ne l’avait pas entendu arriver.

Je me demandais si on arriverait un jour à remplir tous ces cadres, répondit-elle taquine.

Fais moi confiance, on les remplira, lui assura Agathe, avant de l’enlacer tendrement.

Ca a l’air d’aller mieux toi ? Non ? Je ne t’ai pas entendu tousser cette nuit.

Moui, je sais pas trop. Je pense que je vais me reposer aujourd’hui. Tu avais quelque chose de prévu ?

Le ménage ce matin et après, je pensais me consacrer à toi et rien qu’à toi. Aller voir un film, manger dehors, je ne sais pas trop. On fait ce qui te convient. J’ai envie de passer du temps avec toi, sourit-elle.

OK. Je vais aller manger un truc, faire mes soins et me recoucher une heure ou deux si ça ne te dérange pas.

Non, bien sûr. Ça t’ennuie si je passe l’aspirateur tout de suite ?

Non, c’est bon, tu peux.

Parfait ! Tu laisseras tes affaires sur la table, je rangerai ensuite.

 

En temps normal, Agathe aurait refusé qu’Alicia s’occupe de ranger. Elle était assez grande, et même si elle était malade, le traitement de faveur que lui imposait sa sœur l’ennuyait parfois. Mais ce matin, elle était trop fatiguée pour riposter. Elle partit dans la cuisine, se servit un verre de jus d’orange et quelques tartines avec de la confiture. Avala un à un chaque médicament puis partit vers la salle de bain avant de retourner dans sa chambre.

 

Bien qu’occupée, Alicia n’avait rien raté du manque d’énergie de sa sœur. Elle restait inquiète même si l’état de fatigue d’Agathe était sans aucun doute lié à la crise qu’elle avait eue la veille. Un peu de repos et tout irait mieux, se rassura-t-elle avec force. Cet après-midi, elle chouchouterait sa sœur, tant pis pour le soleil qui rayonnait dehors. Elle irait se balader plus tard, Agathe était sa priorité ce week-end.

 

Vers treize heures, Alicia alla réveiller Agathe. Elle avait préparé des pâtes carbonara et un gâteau au chocolat. Il n’y avait rien de mieux pour remonter le moral de sa sœur. Elle s’étonna d’ailleurs que l’odeur qui flottait dans l’appartement ne l’ait pas déjà réveillée.

 

S’approchant du lit de sa sœur, elle lui toucha le front pour la sortir lentement du sommeil. Elle était bouillante, ce qui eu pour effet immédiat d’affoler Alicia.

Agathe ! Agathe, la secoua-t-elle avec douceur mais fermeté.

Agathe ! Tu es brûlante ! Tu as de la fièvre ! Pourquoi ne m’as tu rien dit plus tôt ?

Agathe ! Tu m’entends ?

Oui, répondit-elle faiblement.

Réveille-toi, je vais te chercher un médicament. Il faut que tu boives. Et tu vas changer de pyjama. Et je vais changer tes draps aussi. Je vais me dépêcher. Il ne faut pas que tu attrapes froid. Mais dis-moi, tu n’es pas bien depuis quand ?

Je sais pas trop, hier, je crois. Avant-hier, peut-être.

Agathe ! Mais ce n’est pas raisonnable, voyons…

Ne t’inquiète pas sœurette, je me sens bien. Juste un peu fatiguée… et fiévreuse.

 

Alicia revint quelques minutes plus tard, du paracétamol dans une main, une grande bouteille d’eau dans l’autre. En quelques minutes à peine, elle sortit un nouveau pyjama pour Agathe et changea ses draps, qu’elle allait s’empresser de passer à la machine.

 

Recouche toi maintenant. Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux que j’appelle le médecin ? Héloïse ?

Non, c’est bon, ne t’inquiète pas. Je vais redormir. Il est quelle heure ?

Treize heures passées.

Viens me réveiller d’ici deux heures, pour le goûter. Il me semble sentir le chocolat…

 

Inquiète, mais faisant confiance à sa sœur, Alicia l’aida à se recoucher. De retour dans la cuisine, elle mit au frigo les pâtes qu’elle avait préparées, cette situation lui avait coupé l’appétit. Elle remplit le lave-vaisselle, puis mis la machine à laver en route.

 

Elle allait s’installer dans le canapé avec son livre quand son téléphone émit un petit bip, significatif de l’arrivée d’un message.

Coucou. Ça va ? Et Agathe, mieux ? Elle avait vraiment une petite mine hier soir.

 

Elle sourit en se disant que Ludovic devait vraiment avoir un sixième sens pour être toujours là quand il fallait.

Bof. Elle dort depuis ce matin, elle a de la fièvre. Suis inquiète mais elle me dit que ça va aller… Je verrai dans 2 heures si les médocs font effet. Merci de prendre des nouvelles !

 

Il ne fallut pas plus de quelques secondes avant que la réponse ne lui parvienne.

Oh. Bon… Tiens moi au courant. Si tu as besoin, je suis là hein… Bisous à toutes les deux.

 

Ah, Ludovic ! Même s’il croyait duper tout le monde, Alicia avait bien conscience des sentiments qu’il avait toujours eus pour Agathe. Elle savait qu’au fond, Ludovic aussi avait peur pour Agathe et qu’il n’osait sans doute pas se dévoiler de crainte qu’elle refuse de le laisser entrer dans sa vie, bien trop incertaine pour envisager un avenir à deux.

 

Quelques minutes après avoir débuté sa lecture, elle eut à peine le temps de sentir ses paupières devenir lourdes qu’elle sombra dans un sommeil agité.

 

3

 

 

Alicia se réveilla en sursaut. Ne pensant pas s’être assoupie plus de trente minutes, elle vérifia tout de même l’heure sur son téléphone portable. Dix-sept heures passées ! Elle s’en voulait d’avoir sombré aussi longtemps et courut dans la chambre d’Agathe pour contrôler sa température, qui n’avait cessé d’augmenter.

 

Paniquée, Alicia sortit de sa chambre et retourna au salon pour prendre une décision dans le calme. Appeler Héloïse lui semblait être la meilleure solution à cet instant. La kiné l’avait vue la veille et elle saurait la conseiller. Avec appréhension, elle s’empara de son téléphone.

Bonjour Héloïse, c’est Alicia. La sœur d’Agathe. Je suis désolée de te déranger mais j’ai besoin d’un petit conseil.

Bonjour Alicia. Aucun souci, dis-moi, lui répondit avec bienveillance la kiné au bout du fil.

Euh, voilà. Agathe s’est levée vers onze heures, elle était fatiguée, sans doute à cause de la crise d’hier. Elle est repartie se coucher. Vers treize heures, je suis allée la voir, elle avait de la fièvre. Je lui ai donné du paracétamol mais là je viens de retourner la voir et elle est brûlante. Je suis inquiète. Je ne sais pas quoi faire.

 

Au bout du fil, Héloïse, qui connaissait bien Alicia, eut un désagréable pressentiment et essaya du mieux qu’elle put de rassurer la jeune fille.

OK. Dans un premier temps, tu vas aller la réveiller et vérifier qu’elle soit bien consciente et qu’elle comprenne bien ce que tu lui dis. Tu peux lui poser des questions simples pour t’en assurer : quel jour on est, quelle est sa date de naissance, ce genre de chose. Ensuite, et je sais que ça ne sera pas le plus agréable pour elle, et pour toi, mais il faudrait qu’elle aille consulter en urgence. Je peux passer si tu le souhaites, mais hier elle me semblait déjà bien encombrée. J’ai peur qu’elle ait chopé une petite infection. Je lui avais dit de me téléphoner ce matin si elle avait besoin mais comme je n’ai pas eu de nouvelles, j’ai pensé que tout était rentré dans l’ordre.

D’accord. Mais, Héloïse…, ajouta timidement Alicia.

Oui ?

Tout va bien aller ?

On va tout faire pour, je te le promets. Tiens moi au courant Alicia !

 

Conformément aux conseils d’Héloïse, Alicia retourna auprès d’Agathe. Elle dormait profondément et avait du mal à émerger. Elle lui passa un linge tiède sur le visage puis prit la décision d’appeler leurs parents.

Allo, maman, c’est moi.

Ma puce ! Tout va bien ?

Euh, moi oui, mais Agathe a de la fièvre.

Ah. Depuis longtemps ?

Depuis ce matin. Elle a vu Héloïse hier car elle n’était pas bien. Je viens de l’appeler d’ailleurs. Mais maman, Agathe semble vraiment mal. Est-ce que papa ou toi pourrait venir ? Héloïse pense qu’elle couve peut-être une infection et conseille d’aller aux urgences.

 

Au bout du fil, sa mère était silencieuse. Pour elle aussi, l’état de santé de sa fille était difficile à assumer. Mais consciente du besoin d’Alicia, elle se reprit rapidement et se montra positive et rassurante.

Bien sûr. Je vais demander à ton père de venir rapidement. Il la conduira à l’hôpital. Mais je suis sûre que ce n’est rien. Tu n’as pas à t’inquiéter. Prépare ses affaires, papa arrive. Tout va bien se passer.

 

Elle remercia sa mère, le cœur toujours aussi lourd et retourna auprès Agathe.

 

Eric ?

Je suis au garage ! Je bricole.

Il faudrait que tu ailles chez les filles. Agathe a de la fièvre et il faudrait l’emmener à l’hôpital. Pour être sûr que tout est OK. Que ce n’est rien de grave.

Comprenant l’inquiétude de sa femme, et essayant de faire taire la sienne, il prit sa femme dans ses bras et quelques minutes plus tard, fut installé au volant de sa voiture.

Je t’appelle quand on arrive à l’hôpital. Ça va aller, il n’y a aucune raison. Elle est en pleine forme notre fille. Elle ne se laisserait pas avoir ainsi.

 

Lorsqu’il arriva chez elles, Eric trouva ses filles en pleine discussion.

Mais arrête Alicia, arrête de me couver. Je me sens bien, je suis juste fatiguée, je n’ai pas besoin d’aller à l’hosto. J’ai besoin de me reposer ! ICI ! Chez moi !

Alicia ne savait quoi lui répondre et une quinte de toux d’Agathe lui offrit quelques minutes de répit.

Ah oui, en effet, tu sembles en pleine forme.

Allez, Agathe, si tu n’as rien, ils ne te garderont pas. Ne sois pas idiote.

Salut les filles, cria leur père dans l’entrée.

Coucou papa, l’accueillit Alicia, avec soulagement.

Coucou, lui lança Agathe l’air boudeur.

Tu as bien mauvaise mine ma puce. Je t’ai entendue tousser depuis l’escalier. Allez, en route. Je suis mal garé. Je prends ton sac.

En quelques mots, le père mit fin à la dispute. Il empoigna ses affaires, puis la soutint par le bras pour l’aider à descendre. Avec conviction, il jeta un regard rassurant à Alicia qui les avait suivis.

 

Tout était allé vite. Trop vite pour elle. Elle n’avait même pas eu le temps de serrer Agathe dans ses bras. Ravalant les larmes qui commençaient à lui bruler les yeux, Alicia remonta. Elle envoya un message à sa mère, un autre à Héloïse pour l’informer que son père et Agathe étaient en route pour l’hôpital et un dernier à Ludovic.

 

L’appartement lui parut soudain bien vide. Mais elle devait se reprendre, l’attente risquait d’être longue. S’occuper, s’occuper… Que pouvait-elle faire ? Ah ! La machine avait sûrement fini de tourner. Et elle allait aérer ! Et faire le ménage dans la chambre d’Agathe.

 

Sur la table de la cuisine, le gâteau au chocolat parfumait toujours l’air. Mais la dégustation allait devoir attendre.

 

 

4

 

 

Lorsqu’il avait aperçu sa fille, l’appréhension d’Eric était montée d’un cran. Il l’avait déjà vue au plus mal, mais cette fois, elle semblait vidée. Épuisée. Il n’avait pas voulu faire durer les retrouvailles et l’avait pressée pour qu’ils rejoignent l’hôpital au plus vite. Sa fille était une battante, il l’avait toujours su, mais cette fois, il eût le pressentiment que les événements ne s’annonçaient comme espérés.

 

Ils étaient arrivés à l’hôpital en silence. Tous les deux connaissaient chaque couloir, chaque pièce. Presque chaque médecin et infirmière qui veillaient au bien-être des patients aussi. Il avait conduit Agathe aux urgences, avait rempli les papiers qu’on lui demandait et très vite, Agathe avait été admise. Son dossier était passé en priorité et elle fut vite installée dans une chambre à l’écart. Branchée, perfusée, une infirmière prit sa température et demanda à Eric de sortir quelques instants.

 

Il en avait profité pour appeler Catherine, se sentant alors seul et impuissant face à la détresse évidente de sa fille qui avait essayé de tenir pour ne pas faire souffrir son entourage. Encore une fois. Auprès de sa femme, il s’était voulu rassurant, fort et plein d’espoir. C’était sans doute une petite infection, elle allait peut-être devoir rester à l’hôpital quelques heures, quelques jours, mais après une petite cure d’antibiotique, elle serait sur pieds.

 

Malgré toute la volonté qu’il mettait, ses mots sonnaient creux.

 

Il aurait dû appeler Alicia aussi, mais la peur prit le dessus. Que lui dire ? Que dire à sa fille, si angoissée de perdre sa sœur. Etrangement, il l’avait trouvé plus calme que d’ordinaire quand il était arrivé chez elles. Elle avait pris les bonnes décisions, comme souvent finalement, et pour une fois, elle avait agi sans que ses sentiments et son angoisse ne prennent le dessus. C’est du moins ce qu’il croyait. C’est en tout cas ce qu’elle avait montré à l’extérieur. Car à l’intérieur, Alicia était dévastée.

 

 

Installée sur le canapé, elle n’avait pas bougé depuis presque une heure. Elle se posait un tas de questions, et la culpabilité ne mit pas beaucoup de temps à arriver. Elle aurait dû contacter Héloïse dès ce matin, elle n’aurait pas dû attendre. Elle aurait dû appeler sa mère, la tenir au courant de l’état de santé d’Agathe. En fait, elle n’aurait même pas dû attendre, elle aurait dû prévenir ses parents dès hier. Elle n’aurait pas dû écouter Agathe. Pourquoi n’avait-elle pas fait comme d’habitude ? Paniquer de suite et informer tout le monde. Comme elle le faisait toujours. Elle savait que cela ne servait pas à grand chose, à part énerver un peu plus Agathe, qui lui pardonnait néanmoins très vite. C’est vrai qu’elle la couvait beaucoup, mais elle ne pouvait pas s’empêcher d’imaginer le pire.

 

Sans qu’elle ne s’en aperçoive, les larmes avaient coulé. Oui, elle avait peur. Agathe ne semblait vraiment pas en forme. Elle l’avait déjà vue diminuée. Perfusée et recluse dans une chambre d’hôpital, mais Agathe avait toujours cette étincelle dans l’œil, celle qu’Alicia aimait appeler « l’étincelle du combat ». Celle qui prouvait qu’Agathe ne se laissait pas avoir par la maladie, qu’elle était plus forte et se battait, coûte que coûte, mais qu’elle finirait par gagner. Pourtant, lorsqu’elle était partie, Alicia n’avait pas vu cette petite étincelle dans les yeux de sa sœur. Comme si cette fois, épuisée, elle avait baissé les bras et n’avait plus le courage de se battre.

 

 

Vers vingt heures, son père lui avait enfin téléphoné. Les médecins avaient confirmé qu’Agathe avait attrapé une infection au niveau des poumons. Elle était très encombrée, très fatiguée aussi. Elle allait rester quelques jours à l’hôpital, le temps de se reposer et que les antibiotiques agissent. Elle avait été perfusée et serait rapidement guérie. Les médecins étaient rassurants, mais ils souhaitaient la garder pour observation.

 

Il lui proposa de passer la chercher, pour qu’elle ne passe pas la soirée seule. Elle accueillit l’idée avec soulagement, et s’empressa de regrouper quelques affaires. Arrivée chez ses parents, sa mère l’avait serrée dans ses bras. Elle n’avait pas d’appétit et se dirigea vers la chambre qu’il l’avait vue grandir et où une nuit agitée l’attendait.

 

Alicia avait mis quelques secondes avant de se souvenir de l’endroit où elle se trouvait lorsqu’elle s’était réveillée le dimanche. Très vite, l’enchaînement des événements de la veille s’était bousculé dans sa tête et ses pensées s’orientèrent vers Agathe. Elle lui manquait. Déjà. Tellement.

 

Elle était descendue dans la cuisine, le sourire aux lèvres. Ses parents lui avaient dit qu’ils iraient à l’hôpital vers quatorze heures. Elle ne voulait pas que sa sœur la voie les yeux bouffis ou rougis. Non, pour une fois, elle allait emprunter la bonne humeur d’Agathe ! Oui, aujourd’hui serait une bonne journée.

 

Elle se servit un verre de jus d’orange et coupa une part du gâteau au chocolat qu’elle avait rapporté chez ses parents. Il faudra que j’en prenne une part pour Agathe cet après-midi, songea-t-elle.

 

Elle prit quelques instants pour observer le jardin de ses parents et le ciel. La journée s’annonçait chaude et ensoleillée. Elle entendit les cris des oiseaux, se faisant la réflexion qu’en ville, elle n’avait plus l’occasion de profiter du calme que la campagne de ses parents pouvait lui offrir.

 

Elle était perdue dans ses pensées, quand sa mère entra dans la cuisine. Elle sursauta et s’excusa de ne pas l’avoir entendue descendre plus tôt. Alicia l’embrassa et vit sa mine soucieuse, qu’elle attribua, à juste titre, au manque de sommeil et à l’hospitalisation d’Agathe. Alicia essaya de lui sourire, mais le regard de sa mère semblait fuyant.

 

Son père entra à son tour. Le visage sombre également. Surpris de voir sa fille déjà levée, il jeta un regard à sa femme puis s’adressa avec difficulté à Alicia.

Le médecin nous a téléphoné ce matin, de bonne heure. Agathe n’a pas passé une très bonne nuit. Il nous a demandé de venir un peu plus tôt. Il veut discuter avec nous. On attendait que tu sois levée pour se préparer.

Alicia resta sans voix. Elle s’assit et songea aux mots prononcés par son père. Une mauvaise nuit. Venir plus tôt. Discuter. La bonne humeur qu’elle avait essayé de feindre s’était évanouie, la peur avait repris sa place et Alicia fondit en larmes dans les bras de ses parents. Eux aussi essayaient de tenir le coup, ils tournaient en rond depuis que le médecin les avait appelés. Ce coup de fil n’était pas de bon augure, ils le savaient. Mais pour Alicia, et pour Agathe, ils devaient rester forts et continuer d’espérer.

 

Alicia s’était préparée en silence et rapidement. Ses parents avaient prévenu Rémi qui avait insisté pour les retrouver à l’hôpital. Lui aussi était concerné après tout.

 

Vers dix heures, ils avaient quitté la maison familiale, silencieux. Arrivés à l’hôpital, le médecin avait souhaité s’entretenir avec Catherine et Eric seuls, dans un premier temps. Sachant qu’aucun mot ne pourrait apaiser sa sœur, Rémi la prit simplement dans ses bras et la laissa pleurer. Il ne savait pas de quoi l’avenir serait fait, mais celui-ci semblait s’être rapidement assombri sans que personne n’y soit vraiment préparé.

 

Vingt minutes plus tard, le médecin avait invité Alicia et Rémi à les rejoindre. Il leur avait à nouveau expliqué ce qu’il venait de confier à leurs parents. Que l’état d’Agathe était préoccupant. Qu’une infection avait touché ses poumons, mais surtout que les capacités respiratoires d’Agathe étaient de plus en plus faibles. Cette dernière n’avait sûrement pas voulu inquiéter ses proches et souffrait sans doute en silence. Il questionna Alicia sur sa sœur. Etait-elle plus essoufflée en ce moment ? Avait-elle plus de mal à récupérer ? Alicia n’avait pas de mots, elle était sous le choc. Elle prenait conscience que sa sœur était moins sortie ces derniers temps, oui, en effet, mais elle préférait le calme et la fraicheur de l’appartement. Elle disait qu’il faisait trop chaud dehors, qu’elle ne voulait pas trop sortir, que ça la fatiguait. Entre deux sanglots, elle s’excusa de n’avoir pas veillé sur Agathe comme elle aurait dû le faire. Comme elle avait promis de le faire. Personne ne lui en voulait. Elle n’était pas en cause, mais ces paroles là s’arrêtèrent en chemin, sans atteindre Alicia.

 

Les médecins avaient fait passer de nouveaux examens à Agathe dans la nuit. Elle était d’ailleurs actuellement en train de passer un scanner. Les premiers résultats n’étaient pas bons, et le médecin avait jugé bon de les informer de toutes les possibilités dès à présent.

 

 

Mettant fin à leur entretien, ils furent conduits dans une petite salle, au calme. Mais les mots raisonnaient dans la tête de chacun des membres de la famille, soudée et unie comme toujours. « Ses capacités respiratoires sont devenues faibles, très faibles. Trop faibles. Nous devons faire un dernier examen pour savoir exactement où Agathe en est. Il faudra sans doute envisager la greffe. Nous en avons déjà parlé, mais jusqu’à présent, elle n’était pas nécessaire. En fonction des résultats, malheureusement, elle va peut-être devenir vitale. Si c’est le cas, Agathe sera placée en tête de liste pour un don d’organe. Et si son état se dégrade trop rapidement, nous la placerons dans un état de coma artificiel pour qu’elle souffre moins et pour préserver ses autres organes. Il faut rester confiant. »

 

Rester confiant. Leur monde s’effondrait et la maladie avait pris le pouvoir. Ce qu’ils redoutaient depuis des années était arrivé.

 

Quelques heures plus tard, le médecin confirma les résultats et annonça le placement en priorité d’Agathe sur la liste d’attente des greffes. Elle resterait hospitalisée d’ici là. Elle était faible mais le médecin les invita à la voir quelques instants.

 

C’est une Agathe fatiguée mais souriante qui les reçut dans la chambre où de nombreux écrans et machines prenaient toute la place. Elle était branchée de presque partout et son visage était creux. Alicia eut du mal à reconnaître sa jumelle.

Allez, ne faites pas cette tête, tout va bien aller ! Dans une semaine, je serai toute neuve ! Vous verrez… je n’ai pas fini de vous embêter, ajouta-t-elle avec légèreté.

 

Les mots avaient du mal à sortir. Chacun gardait en tête les heures qui s’annonçaient. Catherine avait compris que pour que sa fille vive, une autre mère allait devoir perdre un enfant. Et même si elle voulait plus que tout que sa fille continue d’être auprès d’elle, cette pensée était terrifiante. Souhaiter la mort d’une personne pour que sa propre fille continue d’exister, de sourire, de rire…

 

Les quelques minutes que le médecin leur avait accordées étaient passées. Il fallait désormais qu’ils laissent Agathe se reposer et récupérer. Les jours à venir allaient être décisifs. Pour Agathe. Pour Catherine et Eric. Pour Rémi. Pour Alicia. Surtout pour Alicia.

 

Elle était restée chez ses parents, redoutant de se retrouver seule. Le lundi matin, elle avait informé sa responsable, et s’était excusée de son absence des jours à venir.

Elle savait qu’elle ne se montrait pas professionnelle en agissant ainsi mais entre un petit contrat estival d’assistante dans une agence de voyage et la vie de sa sœur, son choix avait été vite fait.

 

Elle avait ensuite contacté Ludovic, qui s’était inquiété et avait essayé de la joindre à plusieurs reprises la veille. Elle n’avait pas le courage de l’appeler, de prononcer les mots de vive voix, alors elle lui avait envoyé un message. Il comprendrait.

 

Puis, elle s’était assoupie de nouveau. Elle avait mal dormi, en proie à de nombreux cauchemars. Son angoisse était là, bien réelle. Et pour une fois, elle la sentait légitime. La vie de sa sœur allait changer. La sienne aussi. Ils allaient tous vivre dans l’attente d’un coup de fil. De cette greffe. Il y aurait le « pendant ». Les longues heures d’opération qui attendaient Agathe. Le réveil. L’espoir d’un réveil, pensa-t-elle. Puis l’après. Les soins. Un possible rejet. Et la crainte. Toujours. A jamais. Cette maladie ne les laisserait jamais trouver la sérénité.

 

5

 

 

Une semaine s’était écoulée depuis l’hospitalisation d’Agathe. Une semaine qu’elle souffrait, souvent en silence. Une semaine qu’elle attendait la greffe qui pourrait la sauver. Une semaine qu’elle n’avait pas quitté sa chambre, reliée à des machines et perfusée.

 

Ses proches se relayaient auprès d’elle. Si chacun essayait de se montrer sous son meilleur jour, avec espoir et bonne humeur feinte, Alicia perdait pied peu à peu. Ses yeux, vides et tristes, étaient le reflet de son âme. Elle avait peur et redoutait plus que tout les jours à venir.

 

La veille, de retour d’une nouvelle visite à l’hôpital, Alicia avait trouvé refuge dans la chambre de sa sœur. Bien qu’Agathe ne soit pas venue depuis plusieurs semaines, elle la retrouvait ici. Elle la sentait dans ces murs. Elle se sentait près d’elle.

 

Lorsqu’elles étaient nées, leurs parents avaient décidé qu’elles auraient chacune leur chambre. Pour se construire indépendamment l’une de l’autre. Pour qu’elles puissent avoir leurs moments. Qu’elles puissent grandir et se trouver, en tout intimité. Ils se disaient parfois que tout cela aurait pu marcher si la maladie n’était pas venue perturber la vie de leurs filles.

 

S’ils les avaient souvent retrouvées au petit matin dans le même lit, ils restaient persuadés d’avoir pris la bonne décision. Lorsqu’Agathe était faible, sa chambre lui permettait de se reposer. Et lorsque la maladie était trop difficile à supporter, la chambre d’Alicia lui offrait le refuge nécessaire pour pleurer et soulager sa douleur.

 

En pénétrant dans la chambre d’Agathe, Alicia avait laissé ses yeux embués parcourir les lieux comme si elle les découvrait. Elle repensa, un petit sourire aux lèvres, à cet été, lorsqu’elles avaient quinze ans. Contrairement aux années précédentes, la famille avait dû renoncer à partir pour les vacances d’été. Loin de leur en vouloir, Agathe avait proposé un projet à son père : redécorer sa chambre. Elle commençait à se lasser du papier peint rose qui la regardait grandir depuis ses six ans. Elle avait tout prévu et lui avait présenté une ébauche de ce à quoi sa nouvelle chambre allait ressembler. Pour achever de le convaincre, elle lui avait vendu un projet unique père-fille qui leur permettrait de passer du temps ensemble pendant quelques jours. Ses parents, quelque peu inquiets de l’incidence de la fatigue que ces travaux pouvaient avoir sur l’état de santé d’Agathe, avaient finalement cédé devant la détermination de leur fille.

 

Sans un bruit, Catherine entra dans la chambre. Elle ne savait pas comment aider Alicia à traverser cette étape. Elle s’approcha d’elle, la prit dans ses bras et la laissa pleurer. Elle devait simplement être là. Pas de mot, pas de parole échangée. Juste être là. Présente et aimante.

 

Après plusieurs minutes, Alicia, épuisée, s’endormit dans les bras de sa mère. Catherine l’allongea sur le lit et remonta la couette sur elle avant de refermer délicatement la porte. A son tour, elle se hâta de rejoindre Eric et dans ses bras à lui, forts et protecteurs, se laissa aller à un chagrin qu’elle avait du mal à maîtriser.

 

Les jours suivants s’étaient déroulés dans une routine bien trop vite acquise : un réveil matinal, un soulagement de ne pas avoir été réveillés par un appel de l’hôpital et un départ à la hâte pour rejoindre Agathe.