Au hameau d’Arbussel, deux hommes finissaient de poser une clôture en barbelés tout autour du pâturage. Une vingtaine de vaches alanguies ruminaient, couchées dans l’herbe haute qui s’illuminait de nombreuses touches jaunes et blanches, boutons-d’or et marguerites s’offrant sans pudeur à la lumière de juin.

Le soleil déclinait à l’horizon vers Combebelle, ses rayons devenaient moins brûlants ; une brise légère et coquine soulevait les feuilles de mûriers, découvrant les fruits encore verts. Enfin, on pouvait respirer normalement. Hommes et bêtes s’étaient installés dans une quiétude bienfaisante.

Le vieux Léonce retira son feutre noir, s’essuya la nuque et le crâne dégarni à l’aide d’un large mouchoir, puis souffla en déboutonnant sa chemise.

— Tout de même, un peu d’air ! Mais quelle journée, bon Dieu ! Je ne me souviens pas d’avoir autant souffert de la chaleur.

— Papa, reprit Jeannou en riant, chaque année j’ai droit à la même réflexion !

— Alors, c’est que je vieillis, je supporte de moins en moins ces températures élevées.

— Il faut t’arrêter un peu ! Je pouvais très bien finir tout seul.

— Je le sais. Mais le jour où tu me verras rechigner à la tâche sera mauvais signe pour moi. Là, mon fils, tu pourras te dire : mon père n’en a plus pour longtemps.

— Allons, père, tu es solide, tu n’es pas près de t’arrêter ; mais je te le répète : si tu te sens fatigué, prends le temps de te reposer un peu.

Léonce et Jeannou ramassèrent les pinces et le rouleau de fil de fer et se dirigèrent lentement vers la ferme toute proche. Ils suivirent le sentier bordé de murs de pierres sèches, empilées par les anciens au savoir-faire indéniable. Les branches des châtaigniers plantés plus haut tamisaient le soleil, protégeant ainsi hommes et bêtes de la chaleur.

Les deux paysans, silencieux, évitaient les bouses de vache qui, aux endroits les plus abrités, étaient encore suffisamment fraîches pour qu’une myriade de mouches s’y agglutinent. Soudain, le chemin se perdit dans une prairie où l’herbe avait bien du mal à pousser tant le passage était fréquenté. En effet, poules, canards, oies, coqs avaient envahi ce domaine et s’affairaient, de-ci de-là, à la recherche de vers, de graines de toutes sortes.

Quand le pas des hommes résonna, le bruit redoubla. Ce ne fut que battements d’ailes, courses effrénées vers l’entrée de la cour où tout ce petit monde se réfugia, qui sur un tas de bois, qui sur une meule de foin, qui sur un tas de fumier. Le fils devança son père et alla déposer pinces et rouleau dans la remise où étaient garées la 205 bleue et la vieille moto.

Léonce s’arrêta devant le portail en fer toujours grand ouvert. Chez les Roche, on ne craignait pas les voleurs.

La ferme était une solide bâtisse en pierres grises. Vue de l’extérieur, elle paraissait massive car les ouvertures étaient étroites. La maison d’habitation se situait au fond de la cour. Elle avait fière allure, pensa le père. Jean-Marie avait eu une riche idée de peindre les volets et la porte de ce joli bleu pervenche. Avec la tonnelle où courait une vigne vierge, elle avait rajeuni. Et Louise qui ne voulait pas de cette teinte ! Cela changeait enfin du traditionnel marron foncé. Le rosier, à droite de la porte de la cuisine, dans son gros pot en grès, était une pure merveille grâce au velouté de ses roses rouges. Au soleil couchant, la maison enveloppée d’une lumière dorée prenait un éclat particulier. Des larmes embuèrent les yeux du fermier. Comment pouvait-on s’attacher ainsi à un lieu ? La vaste cuisine et la chambre des parents occupaient le rez-de-chaussée ; au premier étage, les chambres dominaient la cour, faisant face au petit cimetière en pente. Plus loin, les prairies avec quelques pommiers, et à l’horizon on apercevait les massifs boisés des Fignos et le roc des Échelles. L’ancienne écurie jouxtait la maison, on y entreposait la remorque et le vieux tracteur. Accolée, la soue, où un porc passait le plus clair de son temps à dévorer sa pâtée consciencieusement. Nul doute qu’en décembre ou janvier son poids conviendrait parfaitement à son maître. Une odeur forte et irritante s’élevait de ce lieu dont le battant supérieur restait ouvert à la belle saison.

Tout proche, le poulailler, toutes lucarnes et portes ouvertes, attendait les volailles dès le crépuscule. Durant la journée un haut portillon restait béant, solidement refermé la nuit. La courette grillagée protégeait les volatiles d’un éventuel ennemi. Un petit clapier touchait le poulailler.

De l’autre côté de la cour, la grange servait de remise. Une échelle grimpait au fenil qui attendait la prochaine récolte de foin. Touchant la grange, une étable spacieuse accueillait les vaches pour la traite avant qu’elles ne regagnent leur pâture pour la nuit. De juin à octobre, dans le meilleur des cas, elles vivaient dehors, se gorgeant d’herbe fraîche.

Au milieu de la cour trônait le vieux puits. À quelques pas de lui, un beau tilleul étirait ses branches au-dessus d’un banc en bois que Jeannou avait consolidé et ravivé grâce à sa peinture bleue.

Sur le flanc nord du mont Lozère se succèdent de petits groupements de maisons où le silence n’est rompu que par le bruit des tracteurs, le meuglement des vaches, les avertissements des chiens, les rares véhicules qui les traversent, le gazouillis des oiseaux au printemps, les rafales de vent et de neige à la mauvaise saison et la cloche sonnant l’angélus. Arbussel est l’un de ces endroits perdus sur ce plateau. Pour y accéder, en quittant Altier, vous montez vers la Grangette, ensuite vous atteignez Combebelle, et, à deux ou trois kilomètres, Arbussel dresse son clocher pointu semblant percer le ciel.

Avec ses neuf habitants dont les maisons aux toits de schiste sont groupées non loin de l’église, la vie s’écoule lentement avec une certaine mélancolie. Tout près de la route vivent René Faysse et sa sœur Dédée. Ils ont passé leur vie à s’échiner dans les champs peu fertiles du hameau. Heureusement, l’élevage des vaches leur a permis de vivre. À soixante-quinze et soixante-dix-sept ans, ils ont mis fin à leur dur labeur. Pour eux, chaque jour ressemble au précédent. Par beau temps, René, assis sur son banc, paraît bien morose, les yeux fixés sur ses mains à présent inutiles, honteux d’avoir dû interrompre son activité à cause de l’arthrose. Chez les paysans, on ne connaît pas la retraite. Heureusement, Dédée, toujours active, tricote pour ses neveux et nièces qui viennent plusieurs fois l’an leur rendre visite.

En face de l’église, une petite descente conduit aux autres maisons réparties de chaque côté du chemin. À droite vit le couple le plus âgé : les Sabatier. Cela fait bien longtemps que le bétail a été vendu. Ces deux êtres sont bien seuls à quatre-vingt-cinq ans, sans enfant ; même leur chien vient de les quitter. Ils sont malgré tout autonomes, parlez-leur de maison de retraite et ils vous fermeront à jamais la porte de leur logis. À quelques mètres vit l’Albert Pin, dit Lou Bel, la cinquantaine ; c’est un solide gaillard, peu bavard, qui s’est placé chez un des plus gros éleveurs du coin, à Ribes, à un kilomètre du hameau. Le cœur sur la main, il s’occupe avec gentillesse et sérieux des vieux Sabatier. En face se dressent un vieux bâtiment appartenant aux Roche et un ancien four à pain. En marchant encore un peu, apparaît la ferme des Roche avec son grand portail. C’est la dernière à la sortie du hameau.

Léonce Roche pénétra dans la cour. Ses enjambées étaient longues mais souples, comme seuls savent se déplacer les hommes habitués à arpenter les champs. C’était encore un homme vigoureux, à la carrure développée. Lorsqu’il apparaissait, coiffé de son éternel feutre noir, il en imposait. Son visage tanné par la vie au grand air possédait des traits réguliers. Ses mâchoires carrées, son nez droit, ses lèvres gourmandes, lui donnaient un certain charme. Ses yeux rieurs rassuraient. Ils devenaient de plus en plus petits au fur et à mesure que l’âge avançait. Des rides de bonté, de joie de vivre, mais aussi sans doute d’inquiétude cachée, s’étaient multipliées aux coins des paupières. Mais il restait cette flamme dans le regard qui rendait Léonce toujours aussi attirant malgré ses soixante-quatorze ans. La photo des conscrits sur le buffet de la cuisine montrait un jeune homme plein de santé découvrant une dentition de jeune loup à qui personne ne pouvait résister.

Dans la région, toute la population l’appréciait. Il était entré dans beaucoup de fermes, connaissait les familles, leurs habitudes. Il était pour tous Léonce le Sagnaïre. Chaque hiver, dans ces fermes isolées, un cochon était sacrifié. Léonce Roche connaissait son emploi du temps de décembre à janvier. Il savait que le vieux Ventalon, du mas de Chantegrive, avait le « cœur sur la main » ; il sortait quelques bonnes bouteilles qu’il conservait spécialement pour l’événement. À la ferme de Combechaude, la belle Rosette cuisinait bien mais fermait vite le cordon de sa bourse. Le Sagnaïre observait et voyait les qualités et les défauts de chaque fermier, mais jamais il ne dévoilait leurs petits secrets. Cependant, il aimait terminer sa saison par Étiennette et son Milou. Située près de Prévenchères, leur ferme n’avait rien de cossu, mais le souper, avec toute la famille et les voisins, ne pouvait s’oublier. Le vieil homme, les soirs d’été, assis sur sa chaise, à califourchon, déroulait devant ses yeux le film de la dernière soirée. L’ambiance dépassait tout ce qu’on pouvait imaginer. Le repas, excellent, un peu arrosé évidemment, mais on l’avait bien mérité, se déroulait dans le rire et la bonne humeur. Chacun y allait de sa chansonnette, du récit des événements insolites de l’année dans leurs hameaux isolés. Le festin terminé, rapidement les femmes débarrassaient assiettes et couverts. Seuls, les verres et les bouteilles restaient sur les longues tables. Celles-ci étaient poussées contre le mur, les chaises retirées. Alors, Milou prenait son accordéon, jeunes et adultes dansaient jusque tard dans la nuit. Léonce ne manquait pas d’être le premier à entraîner Étiennette sur la piste improvisée. Les cheveux fous de la patronne chatouillaient agréablement les joues du danseur. Il sentait le corps encore ferme de sa cavalière contre le sien. Cette coquette n’était pas indifférente au charme du Sagnaïre ; ses jambes se collaient à celles de l’homme et faisaient monter en lui des désirs qu’il croyait à jamais disparus.

Il faut dire, pour sa défense, que Louisette n’aimait pas sortir. À soixante-treize ans, toutes les soirées se passaient à tricoter, à repriser, pendant que ses deux fils écoutaient la radio, regardaient la télévision ou lisaient le journal de la région. Elle avait bien vieilli, pensait son mari ; il est vrai qu’elle ne s’était pas épargnée, travaillant sans relâche du matin au soir.

Quand Léonce retrouvait son lit, sa femme dormait sous un gros édredon de plumes, le drap remonté sur ses épaules ; elle craignait le froid. Il l’observait mais ne reconnaissait plus en elle la jeune fille qui l’avait jadis attiré.

Autant le père Roche était devenu fort, autant Louisette s’était séchée en prenant de l’âge. La jeune femme aux formes agréables avait peu à peu fondu. Ses beaux cheveux noirs étaient devenus très fins ; elle les serrait dans un petit chignon d’où s’échappaient des mèches grises. Ses beaux yeux bleus qui éclairaient son visage et attiraient jadis le regard avaient perdu leur éclat, la couleur paraissait délavée. De nombreuses rides entaillaient son front, ses joues, les coins de ses lèvres. Elle n’avait pas le sourire facile, et se mettait en colère quand Léonce, pour chahuter, tentait de l’embrasser devant ses deux fils. Elle rougissait et le traitait de niais. Cependant, elle possédait de grandes qualités. Elle avait su tenir sa ferme. Elle « aurait lavé l’eau », comme disait son mari. Elle avait donné naissance à deux garçons : Jean-Marie, dit Jeannou, atteignait ses quarante-deux ans et Étienne, le plus jeune, entamait sa trente et unième année. Celui-ci n’avait pas toute sa tête. On ne pouvait pas lui demander d’accomplir des travaux importants, il en était incapable. Il s’occupait surtout de la basse-cour, nettoyait l’étable, transportait le bois. Souvent, on le trouvait assis sous le gros tilleul, près de la maison, se racontant une histoire connue de lui seul, riant tout haut, le chien César à ses pieds, boule de poils noirs, habitué aux délires de son ami. Un lien très fort unissait ces deux êtres.

C’était pitié de voir ce jeune homme ainsi. Ses traits d’une rare pureté, ses cheveux blonds tombant en boucles sur son front, contrastaient étrangement avec ses grands yeux noirs toujours en mouvement. Dans ce magnifique corps vivait une âme d’enfant.

Jeannou ne ressemblait pas à son frère et ne possédait pas la haute stature de son père. De taille plutôt modeste, avec son mètre soixante-huit, il était trapu, la chevelure épaisse et brune difficile à dompter, le nez un peu trop fort. Il avait hérité des petits yeux verts de son père sans cette lueur amusée au fond des prunelles. Sa bouche aux lèvres minces était cachée par une fine moustache qui lui donnait l’air de ces amoureux sur les cartes postales de la Belle Époque. Sérieux, posé, replié sur lui-même, il détournait son regard dès qu’il se sentait observé de façon insistante. Gauche, mal dans sa peau, plus habitué à la présence des animaux qu’à celle des humains, son lieu privilégié demeurait sa ferme et ses dépendances. Là, personne ne lui prêtait attention, il retrouvait enfin son naturel.

Les jours de foire, son père allait vendre les veaux à Langogne. Souvent, il proposait à son aîné de l’accompagner. Durant les transactions, le fils se tenait en retrait. Il redoutait l’instant où Léonce irait sceller la vente dans un café de la ville. Lorsqu’il pénétrait dans la salle, il imaginait que tous les regards étaient braqués sur lui et rougissait dès que la serveuse se tournait vers lui pour savoir ce qu’elle devait lui apporter. Il se débrouillait pour parler après son père. « Pareil », disait-il. Le vin en dehors des repas n’était pas son fort, mais le seul fait de commander un café surprendrait son père et ses amis et déclencherait certainement des moqueries qui l’anéantiraient.

Ce manque d’assurance se devinait rien que dans sa démarche. Sa casquette en lainage épais vissée sur le crâne, il marchait la tête baissée, ne sachant que faire de ses mains inactives, à peine visibles sous les manches souvent trop longues des pulls tricotés par sa mère.

« Quarante-deux ans, pensait Léonce, il se ferait temps qu’il trouve une épouse. » Mais Jean-Marie ne fréquentait pas les bals de la région. Ses uniques conquêtes se limitaient aux filles qui s’embauchaient pour la fenaison, mais toutes ces petites aventures s’étaient terminées à la fin de la saison.

Il avait effectué son service militaire, contraint et forcé. Il avait participé à des sorties entre collègues pour ne pas paraître ridicule, mais, dans les bars de Montbéliard, les beuveries sans fin ne lui convenaient pas. C’est lors de ce service qu’il avait fait la connaissance de Paul Liautier, un Ardéchois, un brave gars mais aussi perdu que lui. Il le revoyait encore quand les champignons commençaient à sortir. Paul restait avec eux pour le repas de midi. Les Roche appréciaient la gentillesse et la simplicité de ce garçon, lui aussi toujours célibataire, trop occupé à veiller sur ses vieux parents et à effectuer les tâches liées à sa petite exploitation où vigne et arbres fruitiers tenaient la plus grande place.

Jeannou n’était pas insensible au charme des femmes, mais timide et complexé, il ne savait comment les aborder.

Émilie, la fille Viale, ne le laissait pas indifférent. Parfois il la rencontrait en se rendant à Altier. Lui, juché sur sa vieille moto, la saluait de la tête, mais jamais il n’avait osé lui adresser la parole. Fille d’éleveurs, elle avait poursuivi quelques vagues études à Mende et avait été embauchée quelques mois dans un magasin. Elle était revenue à Combebelle où elle s’était mise à la couture. Elle avait des clientes fidèles qui lui apportaient du tissu à l’occasion d’un mariage, d’une communion. Louisette Roche, pour le mariage d’une de ses nièces, avait été habillée par Émilie, qu’elle trouvait très habile mais un peu trop élégante à son gré. Il est vrai que les Viale dirigeaient bien leur exploitation et ne se privaient de rien. Habitant la plus belle maison du hameau, les gens du voisinage les surnommaient le Baron et la Baronne.

Ce soir de juin, après le repas, Léonce tenta à nouveau de secouer Jeannou.

— Le travail que tu fais est pénible, il faut que tu te détendes de temps à autre. Tu vas bientôt atteindre quarante-trois ans. Tu dois penser à toi.

— Oui, père, mais tu sais que je n’aime pas les bals, je ne me sens bien qu’ici.

— Tu es un garçon convenable, tu ne peux pas vieillir seul, on se fait vieux, je veux partir en te voyant en ménage.

— Papa, regarde Toine, Paul Pagès, Louis Tardieu, ils ont quarante-cinq ans et Loulou vient même de fêter ses cinquante ans, ils n’ont pas réussi à trouver une fille. Aucune ne veut travailler dans une ferme. Elles recherchent des ouvriers ou mieux, des fonctionnaires.

— Émilie Viale connaît les travaux de la ferme ; elle est revenue chez elle, c’est donc qu’elle aime son pays.

— C’est tout juste si nous nous disons bonjour. Elle est trop jeune pour moi, elle n’a que vingt-huit ans.

— Jeannou, c’est toi qui dois lui parler, elle est peut-être timide, mais, si elle te plaît, il ne faut pas attendre. Je sais qu’elle sort. Bien bâtie comme elle est, elle aura vite trouvé un galant.

— Justement, papa, je n’ai vraiment rien qui puisse l’attirer.

— Tu n’es pas plus mal qu’un autre. Fais un effort. La Saint-Jean approche, va faire un tour à Villefort, tout le hameau sera là, tu t’amuseras un peu.

— Il faut rentrer le foin assez vite, je n’ai pas trop envie de traîner le soir.

— Tout se fera, ne crains rien. Passe à la Grangette demander à Aimé Vidal de venir te chercher. Vous vous entendez bien.

— Tu as peut-être raison, seul je n’y serais pas allé. Je verrai ça avec lui.

Léonce jeta un regard rapide vers son épouse. Cette conversation n’avait pas dû lui plaire. Voulait-elle donc garder ses deux enfants rien que pour elle ? Étienne était heureux dans son monde à part, mais il fallait pousser Jeannou à sortir un peu de sa maison, à fonder une famille. La ferme devait continuer après eux.

Le jour de la Saint-Jean arriva. Le père et son fils avaient arrêté le travail un peu plus tôt. Jeannou mangea rapidement et alla se doucher. Son père avait eu une excellente idée d’installer cette douche dans la souillarde que tous deux avaient repeinte et aménagée en salle de bains. Beaucoup de fermes autour d’eux n’avaient pas encore toutes ces commodités.

Il enfila une chemise bleu clair dont il retroussa soigneusement les manches. Un jean compléta son habillement. Il s’aspergea d’eau de Cologne pour éviter que les odeurs tenaces de la ferme ne ressurgissent. Il vérifia ses ongles, coiffa vers l’arrière ses cheveux encore mouillés, regarda sa montre et soupira.

Quand il traversa la cuisine, sa mère faisait la vaisselle. La porte de l’étable était ouverte. Son père avait dû retourner traire les vaches. Tiennou poursuivait une poule qui refusait de regagner le poulailler.

Soudain la vieille 2 CV d’Aimé Vidal franchit l’entrée, traversa la cour dans un nuage de poussière et s’arrêta tout près de l’Innocent, ravi, qui battait des mains.

La famille Vidal comptait six enfants, deux garçons et quatre filles. Aimé était le second, il allait sur ses trente-six ans. Avec son frère Yves de quatre ans son aîné, ils menaient la ferme depuis que son père, le pauvre Raoul, était décédé subitement à l’âge de soixante ans. Yves vivait à la ferme avec sa mère et son frère. Son épouse travaillait à l’atelier de jus de pommes. Aimé était grand, mince. Ses cheveux châtains, un peu trop longs, tombaient dans son cou. Il portait une chemise à carreaux largement ouverte, qui lui donnait une allure décontractée. Tout le monde s’accordait à dire qu’il ressemblait beaucoup à son père : visage aux pommettes saillantes, yeux d’un bleu vif, lèvres bien ourlées qui, lorsqu’il souriait, découvraient de belles dents blanches parfaitement rangées.

Le père sortit de l’étable, fit signe de la main à Aimé, et, songeur, regarda la voiture s’éloigner. Il pensa à son Jeannou sur qui il pouvait s’appuyer, trop sérieux, trop pris par son travail. Il regretta de ne pas avoir suffisamment insisté auparavant pour qu’il profite des joies naturelles de la vie.

Son fils n’avait pas eu de jeunesse. L’insouciance, il ne connaissait pas. Tout ce qu’il entreprenait était accompli avec soin. Léonce savait que son aîné gérerait parfaitement la ferme. Elle était devenue une belle exploitation. Celle qu’il prendrait ne serait pas malheureuse. Il soupira, puis retourna à l’étable finir sa traite et conduire à nouveau les vaches dans la prairie.

À neuf heures, il put enfin s’installer sur le pas de la porte et goûta avec plaisir ce moment de communion totale avec la nature. Les grillons, heureux, répandaient dans la nuit leur musique lancinante. Le ciel étoilé laissait présager une belle journée à venir. Étienne, assis à même le sol, chantonnait doucement. Léonce lui caressa les cheveux. Combien ils avaient souffert, Louisette et lui, quand le docteur Petit leur avait annoncé la triste nouvelle ! Ce bébé si beau, dont ils étaient si fiers, serait différent. Il avait grandi à la ferme, était devenu un magnifique jeune homme. Léonce lui parlait comme à un enfant. À trente et un ans, il venait parfois se blottir dans ses bras. Louisette l’avait surprotégé. Lorsqu’il était enfant, la varicelle, la rougeole de son dernier étaient toujours plus fortes que celles des autres. Le père se reprochait cette naissance tardive ; sa femme avait passé quarante ans quand elle était tombée enceinte. Depuis l’arrivée du dernier, un lien s’était rompu entre les deux époux. Louisette avait vieilli prématurément et Léonce culpabilisait.

Il sonnait dix heures à l’horloge lorsqu’il alla se coucher. Louise semblait endormie, et pourtant tous deux, éveillés, attendaient le retour de l’aîné. Chacun tentait de percevoir au lointain le bruit du moteur de la 2 CV. La mère maudissait son mari d’avoir poussé son fils aîné à sortir. Pourvu qu’il ne se soit pas laissé entraîner par quelques jeunes habitués à boire !

Léonce, inquiet, écoutait. Avait-il eu raison de parler d’Émilie à son fils ? Que savait-il d’elle ? Les douze coups de minuit s’étaient égrenés lorsque la voiture s’arrêta dans la cour. Ses phares avaient illuminé la chambre. Des bruits de voix, une portière qui claque, et Aimé était reparti.

Jeannou était rentré sans bruit et avait aussitôt rejoint sa chambre. Léonce, rassuré, s’était endormi tranquillisé, mais Louise n’avait pas réussi à trouver le sommeil. Aussi, c’est lasse et irritée qu’elle se leva à cinq heures comme à son habitude dès la bonne saison. Son époux la rejoignit à six heures devant un grand bol de café dans lequel il trempa d’épaisses tranches de pain beurrées.

Léonce attendit que Jeannou se lève. Il était impatient d’avoir le compte rendu de la soirée. Il remarqua le silence de sa femme mais préféra l’ignorer. Enfin, Jeannou apparut, les yeux tout gonflés de sommeil.

— Tu aurais pu dormir davantage. Tu es rentré tard ?

— Minuit, minuit et demi.

Louisette servit son fils.

— Alors, ces feux, tu les as sautés ?

— J’en ai vu trois, mais avec Aimé, nous sommes restés à celui de la place, c’était le plus grand. Ah, maman ! J’ai vu Lucienne, elle t’embrasse.

La mère se tourna vers lui et lui sourit. Léonce, curieux, reprit :

— Tu as sauté le feu avec les copains et copines ?

— Bien sûr, mais j’ai attendu qu’il baisse un peu, les filles avaient peur.

— Les Viale étaient là ?

— Oui, le Baron et Émilie. Elle est venue sauter avec Aimé et moi avant que son père l’appelle pour partir.

— Il t’a parlé ?

— Il m’a juste touché la main, puis il est allé à la buvette avec Louis Tardieu.

— Alors cette Émilie ?

— Elle n’est pas particulièrement timide, elle a sauté avec tout le monde. Tu sais, elle n’a pas l’intention de rester ici, elle veut trouver du travail à Alès.

— Je tâcherai de savoir par son père ce qu’elle compte vraiment faire.

— Papa, évite de citer mon nom. Si elle me veut, elle sait où me trouver.

Léonce partit au pâturage ramener les vaches pour la traite.

Jeannou déjeuna, mais eut du mal à moissonner. Il se sentait fatigué et pensait aux rires d’Émilie qui sautait le feu, mettant sa main ferme dans sa main rugueuse de paysan.

C’est vrai qu’elle était belle. Ses longs cheveux ondulés aux reflets blonds encadraient un visage agréable de jeune fille en pleine santé. Des yeux noisette remplis de malice, des lèvres pulpeuses, une taille de guêpe dans sa longue jupe noire assortie d’un chemisier échancré qui laissait entrevoir la naissance d’une poitrine généreuse. Tous les garçons n’avaient d’yeux que pour elle. Aguicheuse, elle souriait à tous, et enfin avait daigné poser son regard sur Aimé et Jean-Marie qui l’avaient entraînée plusieurs fois vers le feu. De cette course sans fin, ils en étaient sortis les joues rouges et le gosier sec. Ils lui avaient offert un verre. Tous deux voulaient régler. Émilie riait de se voir ainsi adulée. À onze heures, son père était venu la chercher. Elle avait serré la main des deux hommes et leur avait dit : « À bientôt, peut-être. » Chacun l’avait pris pour soi.

Les jours passaient. Le mois de juillet commençait. Le travail avait repris ses droits. M. Viale s’était rendu chez les Roche, mais Léonce n’avait rien appris qu’il ne sache déjà. Leur fille voulait s’installer à Alès.

Un jour de canicule, en fin d’après-midi, alors que Jeannou et son père hissaient les ballots de foin dans le fenil, la 2 CV d’Aimé surgit dans la cour. Les volailles, comme à leur habitude, s’enfuirent en caquetant. Le benjamin des Roche se précipita vers la voiture. Louise, surprise, sortit sur le pas de la porte de la cuisine, les mains posées sur les hanches. Jeannou, tout en haut du grenier, tenait encore la corde entourée à la poulie. Il en oublia de tirer le ballot qui retomba aux pieds de son père qui lâcha un juron. Émilie venait d’ouvrir la deuxième portière et souriait à Étienne.

— Eh, Jeannou, lança Aimé, on te dérange ? C’est six heures, je pensais que tu avais fini ta journée et peut-être tu viendrais te baigner avec nous ?

— Nous avons bientôt terminé, interrompit le père, encore ce ballot, le reste attendra bien demain.

Jeannou, honteux, sous sa casquette poussiéreuse, était devenu tout rouge. Vêtu de son tricot de peau mouillé de sueur qui collait à sa poitrine, les cheveux plaqués sur son front, il aurait voulu se cacher pour qu’Émilie ne l’aperçoive pas dans cet état. Il n’osait lever les yeux ; de plus, le soleil couchant l’éblouissait ; il se sentit ridicule. Il se remit à tirer la corde, la poulie grinça et le ballot atteignit le rebord de la fenêtre. Il le détacha rapidement, le fit rouler vers le fond du fenil. Il ôta sa casquette, secoua énergiquement les brindilles de foin qui s’étaient glissées dans ses cheveux, passa ses doigts dans sa tignasse. Il traînait derrière lui une odeur forte. Il fallait descendre ; s’il restait, cela paraîtrait suspect.

Il emprunta l’échelle en bois qui le conduisit au premier étage et dévala l’escalier. La lumière crue lui fit fermer les yeux. Il franchit la vieille porte à deux battants. Émilie et Aimé se penchaient au-dessus du puits. Il s’approcha timidement, bredouilla qu’il allait se changer et chercher une serviette.

Il se précipita dans la cuisine ; sa mère qui préparait le repas se retourna. Il prit une douche presque froide, monta dans sa chambre prendre son caleçon de bain. Chaque été, il allait se baigner avec ses cousins quand ils venaient passer quelques jours à la ferme, mais c’était la première fois qu’il remarquait combien ce caleçon était terne. Émilie se moquerait de lui. Il n’éprouvait aucune joie, plutôt de la colère contre Aimé qui ne l’avait pas averti, mais aussi contre lui-même qui se négligeait. Jamais il n’avait choisi ses vêtements, c’était sa mère qui s’occupait de tout. Elle se contentait d’acheter sur les marchés de Villefort ou de Langogne. Il portait les pulls en laine qu’elle tricotait tout au long de l’hiver. Il ne se reconnaissait plus, allait-il accuser cette mère qui prenait soin de ses trois hommes du mieux possible ? Allait-il l’humilier elle aussi en lui reprochant de ne pas avoir évolué avec le temps ? Toutes ces remontrances pour le regard d’une fille ! Jusqu’à présent, ils vivaient heureux tous les quatre. Allait-il tout briser pour Émilie ? Il prit une serviette dans l’armoire en châtaignier bien cirée qui trônait dans la chambre de ses parents et en fit claquer la porte.

La serviette sous le bras, une chemise tombant sur le caleçon, des espadrilles aux pieds, il traversa la cuisine sous le regard surpris de Louise. Elle remarqua son absence de casquette. Émilie voulut monter à l’arrière de la 2 CV.

— Passe devant, lui proposa-t-il, la route est sinueuse, tu seras mieux.

— Je ne crains pas et le trajet n’est pas long.

Mais déjà Jeannou s’était engouffré sur le siège arrière. Émilie caressa la joue d’Étienne qui semblait attristé de les voir partir. Elle agita la main par la fenêtre, mais le garçon ne répondit pas à son salut. Il s’était replongé dans son univers.

La Calière coulait, tranquille ; une petite cascade accélérait un peu son cours en la surprenant, mais, à peine écumeuse, elle se riait de ce petit obstacle et poursuivait sa route, glissant sous le pont submersible, heurtant les grosses pierres qui la jalonnaient. Ensuite elle prenait davantage de vitesse, la pente se faisait plus raide. Là, elle retrouvait sa solitude, léchant les branches au passage, les couleurs pastel du ciel déteignant sur ses eaux en mouvement. C’était un régal de l’entendre jaser de plaisir, d’écouter son doux murmure d’abandon et de poser ses yeux sur cette surface ondoyante qui s’écoulait sans fin.

Les trois jeunes gens entrèrent rapidement dans l’eau, juste avant la cascade. Émilie avait relevé ses cheveux. La peau laiteuse de ses cuisses et de son corps tranchait avec la teinte dorée de ses bras et de son visage. Elle fut la première à plonger, suivie de près par ses compagnons. Ils s’amusèrent à se laisser entraîner par le courant de la cascade. Après un quart d’heure de bain qui les détendit, ils sortirent de l’eau et s’allongèrent sur leur serviette. Les derniers rayons de soleil les caressaient et jouaient à cachette à travers les feuilles claires des bouleaux. La nature prenait une couleur ocre, irréelle. Parfaitement à l’aise, Aimé entretenait la conversation. Ces jours-ci, Émilie aidait ses deux frères et son père à rentrer les meules. Elle n’avait plus de temps pour la couture ; depuis les communions, elle avait refusé du travail.

Jeannou, en confiance, osa lui demander ce qu’elle comptait faire. Elle se tourna vers lui, ses cheveux tombèrent sur ses épaules. Elle était vraiment magnifique, pensat-il. Il crut discerner un sourire d’amusement dans les yeux de la jeune fille, ce qui le fit rougir malgré lui.

— Ma marraine, Colette, habite Alès et me cherche un travail de retoucheuse dans un magasin. Cela fait vingt ans qu’elle travaille là-bas, elle connaît pas mal de monde. Ce qui me gêne, c’est la crainte que maman ne puisse assumer tout le travail que lui donne mon grand-père.

— Il a l’air bien fatigué depuis son attaque, remarqua Aimé.

— Oui, il a bien changé, il a du mal à se servir de sa main droite, il ne marche presque plus. Il faut le laver. Un jour, je l’ai trouvé en train de pleurer. Il voudrait quitter cette terre pour ne plus être un poids pour la famille.

— Il a fait sa part de travail, ajouta Jeannou. Mes parents l’estiment beaucoup.

— C’était un merveilleux grand-père, aussi c’est lui qui me retient ici.

Il y eut un silence. Jeannou détourna la tête. Cette fille n’avait jamais pensé à prendre un garçon d’ici. Même le père Viale avait une certaine prestance qui forçait le respect.

Ils bavardèrent des fêtes votives des villages environnants. Émilie aimait danser. On la sentait sûre de ses charmes. Ses gestes, même les plus naturels, étaient gracieux et infiniment troublants. Ils prirent le chemin du retour peu avant la nuit.

L’été se déroula avec son lot de travaux des champs. Début août, la famille Roche reçut les cousins des Vans pendant une semaine. Louisette passa le plus clair de son temps en cuisine, épaulée par Angèle. Les deux enfants de douze et huit ans allaient le matin avec leur père, Jean, finir la moisson, Lisette courant pour capturer des sauterelles tandis que Lulu tenait à aider les cousins. L’après-midi, ils se rendaient au bord de l’eau avec leur mère. Parfois Tiennou les accompagnait, mais Angèle devait le surveiller car elle ne voulait pas qu’il s’éloigne, le jeune homme ne sachant pas nager. Les cousins tentaient de lui apprendre les mouvements les plus simples, mais le garçon trop nerveux buvait de bonnes tasses. Cependant, au bout de huit jours, il avait réussi à faire deux ou trois mètres, un peu rapidement, mais il avait tenu sur l’eau. Il était fou de joie.

Quant à Jeannou, il ne sortit pas au mois de juillet car les journées étaient très longues. Le foin devait être rentré au plus tôt au cas où des orages surviendraient. Il faisait très lourd, parfois menaçant, mais il ne plut pas.

Août ramena un peu le calme. Aimé, bien pris lui aussi, vint un samedi soir chez les Roche.

— Salut, Jeannou ! Je vais faire un tour à Langogne. C’est la fête. Depuis juin, je n’ai pas arrêté. J’ai rencontré Loulou qui y allait avec le Toine.

— Mais je vais te faire attendre.

Léonce sortit deux verres et la bouteille de cartagène.

— Va te préparer, Jeannou. Aimé va se rafraîchir un peu avec cette chaleur.

Jeannou prit sa douche et revint tout content.

— Eh bien, mon fils, tu as renversé la bouteille d’eau de Cologne !

— Je me suis dépêché, Aimé est pressé.

— Le bal dure jusqu’à deux ou trois heures, on a le temps.

Aimé acheva son verre.

— Merci beaucoup, Léonce. Au revoir, Louisette.

En passant le pas de la porte, il se pencha vers Tiennou. Allongé, César se léchait les pattes.

— Ton chien se fait vieux, ne le fais pas trop courir.

— Non, il n’est pas vieux, il a chaud et il se repose.

Jeannou embrassa son frère.

— Non, César n’est pas vieux, mais il a trop travaillé, il a droit à un repos bien mérité. Ne t’inquiète pas, il sait s’arrêter quand il le faut.

Quand les deux hommes furent installés dans la voiture, Jeannou déclara :

— Ne lui dis pas que César vieillit, il va croire qu’il est perdu. Quand le cheval est mort, il en a été malade, je ne voudrais pas que ça recommence.

Ils se garèrent assez loin de la fête, près de la poste. La demie de dix heures sonnait lorsqu’ils montèrent vers la place. Des groupes se dirigeaient en famille vers le centreville. Les manèges tournaient dans un brouhaha infernal, les puissances des musiques étaient à leur maximum. Ils tombèrent sur Toine et Loulou attablés à la terrasse d’un café. Mais les deux hommes ne les avaient pas vus ; ils s’empressèrent de se diriger vers la salle de bal.

Ils eurent du mal à se frayer un chemin jusqu’à la piste. Jeannou espérait rencontrer Émilie. Les lumières étaient tamisées ; il avait du mal à distinguer les danseurs. Soudain, ils l’aperçurent en même temps. Elle se laissait aller dans les bras d’un jeune homme qui n’était pas du coin. Il lui parlait, la bouche sur ses cheveux. Quand la danse se termina, il l’embrassa et la tint par la taille. Ils formaient un beau couple. Émilie portait une robe bleue à bretelles, ses cheveux étaient relevés en queue de cheval. Jeannou rougit comme s’il était pris en faute, il craignait qu’elle comprenne sa déception. Il n’osa regarder Aimé, mais il sentit que lui aussi espérait la voir. L’orchestre entama une autre danse. Émilie et son cavalier disparurent au milieu des danseurs.

— Il fait chaud, si on allait rejoindre les autres ?

— Tu as raison, c’est intenable, il y a trop de monde ce soir.

Ils passèrent le reste de la soirée avec Toine et Loulou. Jeannou acheta un paquet de chiques pour sa mère qui aimait ces friandises. Aimé tira à la carabine et gagna un lapin en peluche qu’il mit dans les bras de son ami.

— Ce sera pour ton frère.

Jeannou fut touché par ce geste. À minuit, ils étaient déjà rentrés. Aucun des deux n’osa parler d’Émilie. Qu’ils étaient donc idiots d’avoir cru un seul instant qu’elle penserait à eux ! Elle était jeune, belle ; elle espérait un avenir en ville avec un mari.

Septembre arriva, les forêts se teignirent en dégradés de jaunes : jaune orangé, jaune vif virant au rouge… Paysage flamboyant, un délice pour les yeux. Les matins devenaient plus frais, mais toute la journée le soleil brillait dans un ciel d’un bleu limpide, d’une pureté immuable.

Jeannou avait rencontré Aimé à la foire de Langogne, mais ils n’avaient échangé que des banalités. Un mercredi, en allant chercher son pain en moto, il avait aperçu Émilie devant le fourgon du boucher. Il avait fait semblant de ne pas la voir. Au retour, elle l’avait doublé en voiture, et avait klaxonné. Mais elle ne s’était pas arrêtée.

Octobre s’était installé avec ses brumes matinales. Louisette et son plus jeune fils, un panier à la main, allaient de bon matin à la cueillette des champignons, dans les bois de fayards. César aboyait de joie en les voyant se préparer. Aussi ils cédaient au brave chien qui se fatiguait vite en passant de l’un à l’autre et en folâtrant dans les fourrés.

César atteignait le bel âge de quatorze ans. Depuis quelques mois, Léonce ne l’obligeait plus à suivre la lente avancée des vaches vers les pâturages. On respectait ses décisions de chien.

Durant les beaux jours, il avait accompagné le troupeau, se tenant tout près de Jeannou ou de son père. Le soir, s’il n’avait pas entamé une sieste qui se prolongeait, il retournait accomplir son travail de chien de berger. Il courait en jappant derrière une vache rétive qui s’était écartée du groupe, revenait à la charge si elle n’obéissait pas assez vite. Mais après ces efforts, il ralentissait l’allure, langue pendante, se contentant de fermer la marche.

Ce début d’automne, il devançait Louise qui connaissait tous les bons coins. Ce n’était pas rare de voir rentrer Étienne et sa mère, les deux paniers débordants de cèpes bien sains. Comme la récolte était abondante, la mère coupait les plus vieux et les mettait à sécher dans des cagettes devant la porte de la cuisine. Dès que l’humidité tombait, Léonce les rentrait dans la remise. Les kilos supplémentaires étaient transportés à la boulangerie où un grossiste passait les prendre régulièrement. Toutes les familles procédaient ainsi, cela leur permettait de se faire un pécule conséquent suivant les années. L’année précédente, la famille avait changé la télévision. Une autre année, Louisette avait réussi à s’acheter une jolie commode en châtaignier qu’elle avait placée dans la chambre de son cadet. Cette année, il fallait penser à changer la vieille voiture, l’argent gagné aiderait à cet achat. Avec la tournée du Sagnaïre, la dépense serait plus légère.

Aux premières gelées de fin d’octobre, au moment de la récolte des châtaignes, Léonce avait remarqué que César, dans sa niche, n’avait plus le courage de se lever. Il attendait patiemment l’arrivée de Tiennou. Dès que celui-ci commençait ses travaux de nettoyage, le chien se levait, boitillait un peu et ne le quittait plus. Dix fois le jeune homme sortait une fourche de fumier, dix fois César accomplissait le même trajet. À midi, il se couchait dans la cuisine, dans une petite niche en pierre, sous la vaste cheminée. Progressivement l’état de santé de César se dégradait. Son arrière-train refusait de se soulever et il retombait sur le sol. Après plusieurs tentatives, il parvenait tout de même à se tenir debout, mais il lui arrivait de s’écrouler lorsqu’il désirait se retourner. Étienne surveillait César, l’aidant à se redresser, le couvrant de baisers. Hélas, un matin, malgré les conseils et les soins du vétérinaire, l’arthrose avait gagné les jambes arrière, d’abord la droite qu’il avait peine à appuyer. Deux jours après, l’Innocent retrouva César rampant sur les fesses au milieu de la cour. Il se précipita, mais le chien hurla de douleur. Le malheureux alla chercher sa mère ; elle ne put que constater la souffrance de l’animal et comprit qu’il ne marcherait plus. Elle l’annonça avec douceur à son fils qui éclata en sanglots, frappa de rage ses poings contre le tronc du vieux tilleul. On déroula un tapis devant la cheminée, on parvint à y installer la bête malade. César perdit l’appétit, il tentait en vain de se diriger vers la porte pour faire ses besoins dehors, mais, découragé, tout honteux, se laissait aller dans la cuisine. Tiennou nettoyait, le nourrissait ; c’était pitié de sentir tout l’amour qui passait entre ces deux êtres.

Dix jours déjà que l’état du chien ne variait pas. Il posait son regard triste sur les choses et les êtres qui l’entouraient. Sa queue remuait encore à l’approche de son jeune maître. Un matin, Léonce décida de couper court aux souffrances de son chien : avec le travail qu’il avait accompli durant ses quatorze ans de vie, il méritait une mort digne. Il le conduisit de bonne heure à Langogne pour que le vétérinaire abrège ses souffrances.

César ne voulait pas être muselé ; le vétérinaire n’arrivait pas à lui serrer la mâchoire. Calmement, le père parla au chien ; celui-ci se laissa faire. Sur la table, César comprenait que quelque chose allait se passer. Léonce serra sa tête contre celle de la bête, il lui murmura mille mots rassurants durant la piqûre censée endormir le chien avant l’ultime qui allait lui ôter la vie. Il partit, les yeux embués de larmes. César, son compagnon fidèle, aurait pu « survivre encore ». Évidemment il n’aurait plus marché, mais tout le reste fonctionnait. Léonce avait trahi son chien qui lui faisait confiance. Longtemps le souvenir du bon regard de César le poursuivrait. Mais comment aurait-il pu faire autrement ? À présent, son fils, si sensible, allait souffrir à son tour.

Quand Étienne se réveilla, il fut surpris de ne pas voir l’animal. Dans son innocence, il crut que César allait mieux. Il ouvrit la porte de la cour, l’appela. Sa mère, à l’étable, sortit rapidement et le fit retourner au chaud.

— Où est César ?

— Il est parti avec papa, car il souffrait. Le vétérinaire a dû s’en occuper. Déjeune à présent.

Le jeune homme refusa de manger. Il resta devant la fenêtre, guettant son père avec anxiété. Lorsque la vieille voiture passa le portail, il courut nu-tête, sans manteau, vers Léonce. Il jeta un œil dans la voiture, ne vit pas César.

Alors ce fut un hurlement inhumain qui sortit de sa gorge, suivi de cris terribles. Il se mit à tourner autour de la cour, le visage baigné de larmes. Son père tenta de l’arrêter ; l’Innocent le bouscula. La mère devant l’étable appelait son fils.

— Mon petit, César souffrait trop. Mon tout-petit, arrête-toi, ton père va t’expliquer.

Le pauvre garçon se jeta par terre, là où César avait l’habitude de prendre le soleil. Léonce se pencha, lui parla doucement de son chien, enfin heureux. Il lui promit même un autre animal.

— César, mon Césarou, il ne voulait pas me quitter. Je l’aurais soigné. Il voulait rester près de nous. Je ne t’aime plus, papa, tu l’as tué !

Il se précipita dans la remise, s’enferma à double tour et ne sortit pas de la journée. Les parents tentèrent de le raisonner ; il ne répondit pas. Il faisait nuit, à six heures, ce soir de novembre. Léonce prit une lampe et colla son visage contre la lucarne. Il aperçut son enfant près de la niche, endormi, la balle du chien serrée contre sa poitrine. Oui, il avait tué César.

Il retourna près de sa femme, le cœur serré. Il avait voulu éviter les douleurs prolongées de son chien, mais son fils ne comprenait pas son geste.

Louisette et son mari ne fermèrent pas l’œil de la nuit. Chacun craignait que Tiennou ne se détruise. Léonce passait en revue tous les outils qui étaient rangés dans ce local. Certains qu’il jugeait parfaitement inoffensifs auparavant lui paraissaient dangereux maintenant ; c’était le cas des tenailles, des pinces, du taille-haie ; même la fourche lui faisait peur.

Enfin, au petit matin, Étienne sortit. Léonce et sa femme se remirent à déjeuner ; les bols de leurs fils attendaient d’être remplis. Jeannou et son frère arrivèrent au même moment. L’aîné serra l’Innocent dans ses bras. Celui-ci eut un regard vers l’endroit où se trouvait le tapis du chien, mais sa mère avait tout nettoyé, rangé. Elle le servit copieusement. Il avait faim. Il mordit à pleines dents dans les tartines beurrées, but tout son lait. Louise vint l’embrasser, lui donna du linge propre pour qu’il fasse sa toilette.